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Rimbaud

Poèmes de Rimbaud
1854 à Charleville

Aux mille mots

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Page dédiée au sensible Rimbaud.

SENSATION
 
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds,
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
 
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien:
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.
 
 
LE BUFFET
 
C'est un large buffet sculpté; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;
 
Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand'mère où sont peints des griffons;
 
- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
 
- O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.
 
 
LE COEUR VOLE
 
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal:
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste coeur bave à la poupe:
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal!
 
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l'ont dépravé!
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
O flots abracadabrantesques,
prenez mon coeur, qu'il soit lavé!
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quoliberts l'ont dépravé!
 
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé?
Ce seront des hoquets bqchiaues:
Quand ils auront tari leurs chiques:
J'aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon coeur est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé?
 
 
VOYELLES
 
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes:
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
 
Golfes d'ombre; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
 
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;
 
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges:
- O  l'Omega, rayon violet de Ses Yeux!
 
 
LE COEUR SUPPLICIE
 
Mon triste coeur bave à la poupe...
Mon coeur est plein de caporal!
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste coeur bave à la poupe...
Sous les quolibets de la troupe
Qui lance un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur est plein de caporal!
 
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé;
A la vesprée, ils font des frsques
Ithyphalliques et pioupiesques;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon coeur, qu'il soit sauvé!
Ithyphallliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé!
 
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir,ô coeur volé?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques!
J'aurai des sursauts stomachiques,
Si mon coeur triste est ravalé!
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô coeur volé?
 
MA BOHEME
 
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot aussi devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
 
Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes.  Mon auberge était à la Grande-Ourse,
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
 
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
 
Où rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

L'IDOLE
 
Sonnet du trou du cul
 
Obscur et froncé comme un oeillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d'amour qui suit la fuite douce
Des Fesses blanches jusqu'au coeur de son ourlet.
 
Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
A travers de petits caillots de m arne rousse
Pour s'aller perdre où la pente les appelait.
 
Mon Rêve s'aboucha souvent à sa ventouse;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.
 
C'est l'olive pâmée, et la flûte caline;
C'est le tube où descend la céleste praline:
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos!
 
 
LE BALAI
 
C'est un humble balai de chiendent, trop dur
Pour une chambre ou pour la peinture d'un mur.
L'usage en est navrant et ne vaut pas qu'on rie.
Racine prise à quelque ancienne prairie
Son crin inerte sèche: et son manche a blanchi.
Tel un bois d'île à la canicule rougi.
La cordelette semble une tresse gelée.
J'aime de cet objet la saveur désolée
Et j'en voudrais laver tes larges bords de lait,
O Lune où l'esprit de nos Soeurs mortes se plaît.
 
 
LARME
 
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
par un brouillard d'après-midi tiède et vert.
 
Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert.
Que tirais-je à la gourde de colocase?
Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.
 
Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge.
Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.
 
L'eau des bois se perdait sur des sables vierges.
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
Or! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
Dire que je n'ai pas eu souci de boire!
 
 
RÊVé POUR L'HIVER
 
L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.
 
Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.
 
Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou...
 
Et tu me diras: <Cherche!>, en inclinant la tête,
- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
- Qui voyage beaucoup...
 
L'ANGELOT MAUDIT
 
Toits bleuâtres et portes blanches
Comme en de nocturnes dimanches,
 
Au bout de la ville sans bruit
La Rue est blanche, et c'est la nuit.
 
La Rue a des maisons étranges
Avec des persiennes d'Anges.
 
Mais, vers une borne, voici
Accourir, mauvais et transi,
 
Un noir Angelot qui titube,
Ayant trop mangé de jujube.
 
Il fait caca: puis disparaît:
Mais son caca maudit paraît,
 
Sous la lune sainte qui vaque,
De sang sale un léger cloaque!

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