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Poètes québécois

Retour Aux Mille Mots

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J'aimerais dédier cette page aux
                           poètes québécois 
                           qui ont laissé tant de beaux écrits poétiques,
                           à savoir:
                           

Emile Coderre (1893-1970) dit Jean Narrache

Poète, pharmacien; 
                           auteur de nombreux textes pour la radio.
                           
                           
                           
                           LE CREPUSCULE EST DOUX
                           
                           
                           Le crépuscule est doux comme un de tes sourires.
                           Dans l'ombre qui bleuit lentement on dirait
                           Qu'on entend le refrain d'amour et de délire
                           D'un poète qui chante au loin dans la forêt.
                           
                           Ce murmure léger, c'et la voix des bohèmes,
                           De ces rêveurs, martyrs d'un idéal trop beau,
                           Morts avant de connaître une âme qui les aime,
                           Une âme où leur chanson eût trouvé un écho.
                           
                           Toi, tu sais écouter mon humble cantilène,
                           Tu comprends qu'un poète est un enfant toujours,
                           Tu partages ma joie et pleures de ma peine
                           Et tu me fais chanter en me berçant d'amour.
                           
                           Viens au jardin plein d'ombre et de tendre mystère
                           Où nous pourrons rêver doucement seul à seul,
                           Tandis que dans la nuit, rêveuse et solitaire,
                           L'âme des Nelligan pleure dans les tilleuls.
                           
                           Et comprends maintenant le bonheur que je goûte
                           Lorsque mon humble chant monte pour te charmer:
                           Ce n'est pas seulement ¨le grand soir¨ qui l'écoute,
                           Car tu daignes l'entendre et tu daignes m'aimer.
                           
                           1922
                           
                           
                           
                           ROBERT CHOQUETTE (1905-1990)
                           
                           Poète né à Manchester, Etats-Unis, 
                           romancier et auteur radiophonique; 
                           diplomate, il a terminé sa carrière 
                           comme ambassadeur du Canada.
                           
                           
                           Nocturne
                           
                           Je t'attends, ma mignonne au profil de camée.
                           Quans nous serons ensemble et forts comme une armée,
                           La nuit au pied hâtif ne viendra pas vers nous.
                           Je suis seul, je t'attends, ma mignonne aux yeux doux.
                           
                           Ah! viens, fuyons la foule ironique et stupide;
                           Cherchons au fond des bois quelque ruisseau limpide
                           Où tu puisses crier en mouillant tes bras nus,
                           Je sais pour tes pieds blancs des sentiers inconnus.
                           
                           Je sais les rochers plats que la lumière brûle
                           Et qu'attiédit le vent rôdeur du crépuscule.
                           Je sais les nids moussus, querelleurs au printemps,
                           Je sais tous les effets des nuages flottants;
                           
                           Le rayon qui, parmi les branches glorieuses,
                           Se tend comme une main vers les pommes rieuses,
                           Les ombres, le sang noir des mûres à nos doigts.
                           COmme je sais mon coeur, je sais l'âme des bois.
                           
                           Fuyons ensemble, viens, ma candide imprudente!
                           Partage la moisson de mon âme abondante!
                           Je t'aime, et je sens bien que tu seras toujours
                           Par un fil invisible attachée à mes jours.
                           
                           Puisque dans ton amour je me sens l'âme heureuse,
                           Oui, viens, fuis avec moi vers la forêt ombreuse!
                           Je serai tendre et doux, si je dois être roi;
                           Ce qui t'adore en moi, c'est le plus pur de moi.
                           
                           Viens, que nous dérobions la douceur de nos vies,
                           Et, dédaignant d'en haut les étapes gravies,
                           Emerveillés, nos yeux comme un chant de hautbois
                           Ecouteront marcher la lune sous les bois...
                           
                           1925
                           
                           
                           
                           Pierre Petitclair
                           (1813-1860)
                           
                           
                           LA SOMNAMBULE
                           
                           Le jour avait fait place aux ombres de la nuit,
                           Un silence profond régnait sur la nature;
                           Cet éclat ténébreux que la lune produit
                           Des champs et des vallons argentait la verdure;
                           Sur le sommet d'un précipice affreux
                           Je vois paraître une forme angélique,
                           Un ton plaintif, des accents douloureux
                           Me font entendre un chant mélancolique.
                           
                           Tout est beau, tout es grand dans ces endroits chéris,
                           A goûter le bonheur tout ici nous invite,
                           Pourquoi retardes-tu, toi pour qui seul je vis?
                           Veux-tu donc que je meure?...hélas! je le mérite:
                           Un pur amour avait uni nos coeurs,
                           Tu m'étais cher, je te fus infidèle;...
                           O tendre ami, pardonne mes erreurs,
                           Des coeurs constants je serai le modèle.
                           
                           Au bord de ce ruisseau, dans ce bocage frais,
                           Jadis nous partagions nos plaisirs et nos peines,
                           Sous ces arbres touffus avec moi tu pleurais,
                           Tu riais avec moi: tu gisais dans mes chaînes;
                           Combien de fois je t'ai vu me jurer
                           Que pour toujours je te serais unie;
                           Tu fuis de moi, tu ne veux plus m'aimer,
                           Je suis coupable,...ah! que je suis punie!
                           
                           Peut-être en ce moment, plus heureuse que moi,
                           Une autre dans tes bras jouit de sa conquête...
                           Mais où suis-je? que vois-je? est-ce un rêve, est-ce toi?
                           A ces mots je la vois vers moi pencher la tête,
                           Un cri perçant frappe soudain les airs,
                           Elle frémit, chancelle, tombe, expire.
                           Elle dormait: sur ces rochers déserts
                           L'avait conduite un amoureux délire.
                           
                           
                           L'ERABLE
                           
                           Parti du nord, l'hiver, en frissonnant,
                           Déroule aux champs son froid manteau de neige!
                           L'arbuste meurt, et le hêtre se fend.
                           Seul au désert, comme un roi sur son siège,
                           Un arbre encore ose lever son front.
                           Par les frimas couronné d'un glaçon;
                           Cristal immense, où brillent scintillantes
                           D'or et de feux mille aigretes flottantes,
                           Flambeau de glace, étincelant la nuit,
                           Pour diriger le chasseur qui le suit:
                           Du Canada c'est l'érable chérie,
                           L'arbre sacré, l'arbre de la patrie.
                           
                           Mais quand zéphyr amollit les sillons,
                           Que le printemps reparaît dans la plaine,
                           Le charme cesse; ils tombent ces glaçons,
                           Comme des bals la parure mondaine
                           Dont la beauté s'orne tous les hivers.
                           L'arbre grisâtre échauffé par les airs,
                           Verse des pleurs de sa souche entr'ouverte,
                           Comme un rocher suinte une écume verte;
                           Mais douces pleurs, nectar délicieux,
                           C'est un breuvage, un mets digne des dieux;
                           Du Canada, c'est l'érable chérie,
                           L'arbre sacré, l'arbre de la patrie.
                           
                           L'été s'avance avec ses verts tapis;
                           Et libre enfin du bourgeon qui la couvre,
                           En festins verts sur chaque rameau gris,
                           Comme un trident une feuille s'entr'ouvre;
                           L'arbre s'ombrage, épaisit ses rameaux,
                           Fait pour l'amour des voûtes, des berceaux.
                           Sur le chasseur, l'émigré qui voyage,
                           Le paysan, il étend son feuillage,
                           Dôme serré qui brave tour à tour
                           Les vents d'orage et les rayons du jour.
                           Du Canada, c'est l'érable chérie,
                           L'arbre sacré, l'arbre de la patrie.
                           
                           L'automne enfin sur l'aile d'Aquilon,
                           Comme un nuage emporte la feuillée,
                           Et verse à flots sur l'humide vallon,
                           Brume, torrent, froid, brouillard et gelée.
                           L'érable aussi dépouille son orgueil,
                           Et des forêts sait partager le deuil;
                           Mais en mourant, sa feuille, belle encore,
                           Des feux d'Iris et du fard de l'aurore,
                           Tombe et frémit en quittant son rameau,
                           Comme le vent siffle aux mâts d'un vaisseau;
                           Du Canada, c'est l'érable chérie,
                           L'arbre sacré, l'arbre de la patrie.
                           
                           
                           
                           CHARLES LEVESQUE
                           (1817-1859)
                           
                           
                           Amour
                           
                           Viens avec moi, là-bas dans la prairie,
                           Toi dont le coeur est pur;
                           Viens avec moi chercher la rêverie
                           Sous ce beau ciel d'azur.
                           Jeune fille aux yeux noirs, oui, bien plus que moi-même,
                           O! je t'aime, je t'aime.
                           
                           La paquerette à l'aurore vermeille
                           A fait sécher ses pleurs.
                           Viens avec moi pour orner ta corbeille
                           Des plus tendres couleurs.
                           Jeune fille aux yeux noirs, oui, bien plus que moi-même,
                           O! je t'aime, je t'aime.
                           
                           Sous cet ormeau le rossignol qui chante
                           Voudrait nous retenir,
                           Quels doux accents, il parle à son amante,
                           Ah! c'est pour l'attendrir.
                           Jeune fille aux yeux noirs, oui, bien plus que moi-même,
                           O! je t'aime, je t'aime.
                           
                           Ainsi que lui, que ma lèvre brûlante
                           T'exprime mes amours.
                           Je touche aux plis de ta robe flottante
                           Et te dirai toujours:
                           Jeune fille aux yeux nors, oui, bien plus que moi-même,
                           O! je t'aime, je t'aime.
                           
                           Un doux baiser sur ta lèvre si rose?
                           Ne montre point d'aigreur.
                           S'aimer, le dire...est une sainte chose
                           Qui ne porte point malheur.
                           Jeune fille aux yeux noirs, oui, bien plus que moi-même,
                           O! je t'aime, je t'aime.
                           
                           
                           
                           
                           

Albert Lozeau
                           (1878-1924)
                           
                           Poète né à Montréal. 
                           Le poète nous livre sa mélancolie,
                           ses doutes et ses rêves d'amoureux déçu. 
                           Il dira:
                           ¨Ma vie intérieure en poèmes s'épanche¨
                           
                           
                           RÊVES
                           
                           
                           J'ai des rêves d'azur, d'eau calme et d'arbres verts,
                           Fleuris de lys, ailés d'oiseaux, apaisés d'ombre,
                           Des rêves étoilés de beau firmament sombre,-
                           Des rêves adoucis, délicats et divers.
                           
                           J'ai des rêves qui sont légers comme des ailes,
                           Qui me laissent leur joie au coeur, en souvenir,
                           Qui s'envolent toujours pour toujours revenir,-
                           J'ai des rêves qui sont comme les hirondelles.
                           
                           J'ai des rêves pareils à d'odorantes fleurs
                           Qui croissent lentement et qui s'épanouissent,
                           Et pour un temps d'hiver toutes s'évanouissent,-
                           Des rêves renaissants des plus fines couleurs.
                           
                           Mais je n'ai pas le rêve enflammé de la gloire,
                           Rêve tumultueux dont le coeur est troublé:
                           Mon rêve est pacifique et marche dans le blé,
                           Cueille une rose, et court au ruisseau pour y boire...
                           
                           1912
                           
                           
                           
                           François-Xavier Garneau
                           (1809-1866)
                           
                           
                           De 1830 à 1841, Garneau compose 
                           une trentaine de pièces dans lesquelles 
                           vibre son sentiment national 
                           sous l'impulsion du romantisme.
                           
                           
                           POURQUOI MON ÂME EST-ELLE TRISTE?
                           
                           Ton ciel est pur et beau; tes montagnes sublimes
                           Elancent dans les airs leurs verdoyantes cimes;
                           Tes fleuves, tes vallons, tes lacs et tes coteaux
                           Sont faits pour un grand peuple, un peuple de héros.
                           A grands traits la nature a d'une main hardie
                           Tracé tous ces tableaux, oeuvre de son génie.
                           Et sans doute qu'aussi, par un dernier effort,
                           Elle y voulut placer un peuple libre et fort,
                           Qui pût, comme le pin, résister à l'orage,
                           Et dont le fier génie imitât son ouvrage.
                           Mais, hélas! le destin sur ces hommes naissants
                           A jeté son courroux et maudit leurs enfants.
                           Il veut qu'en leurs vallons, chassés comme la poudre,
                           Il ne reste rien d'eux qu'un tombeau dont la foudre
                           Aura brisé le nom, que l'avenir, en vain,
                           Voudra lire en passant sur le bord du chemin.
                           De nous, de nos aieux, la cendre profanée
                           Servira d'aliment au souffle de Borée,
                           Nos noms seront perdus et nos chants en oubli
                           Abîme où tout sera bientôt enseveli.....
                           
                           
                           Napoléon Aubin
                           (1812-1890)
                           
                           
                           Né en Suisse, l'oeuvre poétique d'AUbin 
                           comprend seize poèmes tous écrits entre 1834 et 1838.
                           
                           
                           A JENNY
                           
                           Je ne veux plus être fidèle,
                           Le changement fait le bonheur;
                           L'amour doit voltiger de belle en belle,
                           Le papillon de fleur en fleur.
                           
                           J'avais, d'une trop aimable amie,
                           Fait choix pour embellir mes jours,
                           La croyant simple autant que jolie,
                           J'espérais être aimé toujours.
                           Mais ah! quel douloureux moment,
                           Lorsque je vis que bien souvent,
                           Le soir un autre amant
                           S'offrant,
                           Charmait celle que durant ma vie
                           J'aurais adoré constamment.
                           
                           Désormais, je n'aurai plus d'alarmes,
                           De transports, de soupçons fâcheux;
                           Les yeux ne verseront plus de larmes,
                           Qu'au souvenir de jours heureux.
                           Oui, je suis sûr que chaque instant,
                           L'amour est un cruel tourment;
                           Pour un fidèle et constant
                           Amant,
                           Sa belle, à ses yeux, n'a de charmes,
                           Qu'autant qu'elle aime constamment.
                           
                           Cependant, si jamais l'infidèle
                           Revenait à moi quelque jour,
                           J'oublirais tout; car elle est si belle!
                           Toujours on pardonne à l'amour.
                           Mais je crains cet objet charmant:
                           Pourrais-je croire à ses serments?
                           Ne suis-je pas dès longtemps
                           Souffrant?
                           Je sais que jamais la cruelle
                           Ne saurait aimer constamment.
                           
                           
                           
                           WILLIAM CHAPMAN
                           
                           (1850-1917)
                           
                           Né à Beauceville
                           
                           
                           
                           JUILLET
                           
                           Le soleil brûle au fond de l'immense ciel bleu.
                           Pas un lambeau de vent ne traîne sur les ondes.
                           La canicule étreint dans un cercle de feu
                           Jusqu'aux sapins touffus des savanes profondes.
                           
                           Les ruisseaux ont cessé leurs chants dans les vallons;
                           Les coteaux sont jaunis, les sources desséchées;
                           Le grillon, accablé, se tait sur les sillons;
                           Le papillon se meurt sur les roses penchées.
                           
                           tout souffre et tout gémit dans ce nouvel enfer;
                           Et, pâles et poudreux, en quête d'un asile,
                           Les citadins hier ont déserté la ville
                           Pour humer l'air léger des monts ou de la mer.
                           
                           Mais l'effluve est aussi lourd dans le bas du fleuve,
                           et le brun riverain, la faux sifflante aux poings
                           En ouvrant sa tranchée à travers les grands foins,
                           Péniblement halète, imprudemment s'abreuve.
                           
                           Le soleil parfois semble une flaque de sang,
                           Et soudain un nuage à la frange écarlate
                           Monte de l'horizon. L'orage menaçant
                           Accourt. Déjà l'éclair brille, la foudre éclate.
                           
                           Bientôt le ciel voilé laisse couler ses pleurs;
                           Sous cette aspersion sonore, fraîche et dense,
                           Les arbres, les épis, les ajoncs et les fleurs
                           Ont l'air de s'incliner devant la Providence.
                           
                           Mais l'azur resourit au terroir tout trempé,
                           Et, le soir, sur le pas de nos portes ouvertes,
                           Nous nous grisons de l'âcre odeur des feuilles vertes,
                           De l'orge blondissante et du foin frais coupé.
                           
                           
                           
                           IL NEIGE
                           
                           C'est un après-midi du Nord.
                           Le ciel est blanc et morne. Il neige;
                           Et l'arbre du chemin se tord
                           Sous la rafale qui l'assiège.
                           
                           Depuis l'aurore, il neige à flots;
                           Tout s'efface sous la tourmente.
                           A travers ses rauques sanglots
                           Une cloche au loin se lamente.
                           
                           Le glas râle dans le brouillard,
                           Qu'aucune lueur n'illumine...
                           Voici venir un corbillard,
                           Qui sort de la combe voisine.
                           
                           Un groupe, vêtu de noir, suit,
                           Muet, le lourd traîneau funèbre.
                           Déjà du ciel descend la nuit,
                           Déjà la route s'enténèbre.
                           
                           Et toujours du bronze éploré
                           Tombe la lugubre prière;
                           Et j'entends dans mon coeur navré
                           Tinter comme un glas funéraire.
                           
                           Je me souviens...Je me revois,
                           Sur le blanc linceuil de la terre,
                           Dans la bise, en pleurs, aux abois,
                           Suivant le cercueil de mon père.
                           
                           Je ne puis détacher mon oeil,
                           Voilé d'une larme dernière,
                           Du silencieux groupe en deuil
                           Qui marche vers le cimetière.
                           
                           Je sens, saisi d'un vague effroi,
                           Qui me retient à la fenêtre,
                           Qu'en la marche du noir convoi
                           Fuit quelque chose de mon être.
                           
                           Soudain dans le champ de la mort
                           Disparaît le sombre cortège...
                           C'est un après-midi du Nord.
                           Le ciel est blanc et morne. Il neige.
                           
                           
                           
                           LEON LORRAIN
                           (1852-1892)
                           
                           
                           LES PENSÉES
                           
                           Petites fleurs mélancoliques,
                           Qui penchez vos fronts angéliques
                           Sur le sol humide des pleurs
                           Qui versent les saintes douleurs,
                           Au ciel, à la nature immense,
                           Chantez, chantez votre romance;
                           Dites votre refrain si doux:
                           - Pensez à moi, je pense à vous!
                           
                           Aussi longtemps que sur la terre
                           Le souvenir que rien n'altère
                           Aura son culte, ses autels;
                           Aussi longtemps que les mortels
                           Sentiront brûler en leur âme
                           De l'amour pur la pure flamme,
                           Dites toujours ces mots si doux:
                           - Pensez à moi, je pense à vous!
                           
                           La jeune fille qui déplore
                           L'absence de celui qu'adore
                           Son coeur charmant dans le secret,
                           Envoie un messager discret, -
                           Un simple bouquet de pensées,
                           Que ses doigts ont entrelacées,
                           Et qui diront ces mots si doux:
                           - Pensez à moi, je pense à vous!
                           
                           Pliant sous le poids de l'épreuve,
                           Sur un tombeau la jeune veuve
                           Cultive la pensée en fleurs,
                           Et vient l'arroser de ses pleurs.
                           Le parfum, comme une prière,
                           S'élève de la froide pierre
                           Et répète ces mots si doux:
                            - Pensez à moi, je pense à vous!
                           
                           
                           
                           RODOLPHE CHEVRIER
                           (1868-1949)
                           
                           Né à Ottawa
                           
                           
                           DÉSESPÉRANCE
                           
                           Je n'ai rien qu'un instant trempé ma lèvre en flamme
                           Dans l'urne où boit un monde avide de bonheur,
                           Je n'ai joui qu'un jour, et l'aide du malheur
                           A troublé la boisson où s'enivrait mon âme.
                           J'ai vu crouler soudain mes plans d'or, mes amours,
                           Et j'ai vu s'envoler mes rêves pour toujours.
                           
                           De ma vive jeunesse, à la course rapide,
                           Je ne voulais point perdre un seul des gais instants,
                           Et dans la folle ardeur de mes premiers vingt ans,
                           O folie! O délire! Egarement stupide!
                           J'ai tout bu dans une heure avec avidité,
                           Et le miel de ma coupe et ma félicité!
                           
                           Mais quand le sombre ennui, ce terrible vampire,
                           A pris possession de mon coeur dégoûté,
                           Quand mon front a perdu son rayon de gaîté,
                           Quand ma lèvre n'a plus son antique sourire,
                           Quand je n'ai qu'à pleurer, quand je n'ai qu'à souffir,
                           Pourquoi vivrais-je encore? Pourquoi ne pas mourir?
                           
                           
                           
                           LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE
                           (1839-1908)
                           
                           
                           Né à Lévis
                           
                           
                           MINUIT
                           
                           La pâle nuit d'automne
                           De ténèbres couronne
                           Le front gris du manoir;
                           Morne et silencieuse,
                           L'ombre s'assied, rêveuse,
                           Sous le vieux sapin noir.
                           
                           Au firmament ses voiles
                           Sont parsemés d'étoiles
                           Dont le regard changeant,
                           Sur la nappe des ondes,
                           Répand en gerbes blondes
                           Ses paillettes d'argent.
                           
                           Dans le ciel en silence
                           La lune se balance
                           Ainsi qu'un ballon d'or,
                           Et sa lumière pâle,
                           D'une teinte d'opale,
                           Baigne le flot qui dort.
                           
                           Au bois rien ne roucoule
                           Que le ruisseau qui coule
                           En perles de saphir;
                           Et nul cygne sauvage
                           N'oucre sur le rivage
                           Sa blanche aile au zéphir.
                           
                           Une ondoyante voile,
                           Comme aux cieux une étoile,
                           Brille au loin sur les eaux,
                           Et la chouette grise
                           De son vol pesant frise
                           La pointe des roseaux.
                           
                           La bécassine noire
                           Au col zébré de moire
                           Dort parmi les ajoncs
                           Qui fourmillent sans nombre
                           Sur le rivage sombre,
                           Au pied des noirs donjons.
                           
                           Sous la roche pendante,
                           La grenouille stridente
                           Dit sa rauque chanson,
                           Et des algues couverte
                           Toute la troupe verte
                           Coasse à l'unisson.
                           
                           Dans l'onde qui miroite,
                           L'ondine toute moite
                           Ecartant les roseaux,
                           Sèche sa blanche épaule
                           A l'ombre du vieux saule
                           Qui pleure au bord des eaux.
                           
                           Rêveuse, elle se mire
                           Et, coquette, s'admire
                           Dans le miroir mouvant,
                           Et de ses tresses blondes,
                           Sur le cristal des ondes,
                           Tombent des pleurs d'argent.
                           
                           La Sylphide amoureuse,
                           La Péri vaporeuse,
                           Fée au col de satin,
                           Dans leur ronde légère,
                           Effleurent la fougère
                           D'un petit pied mutin.
                           
                           Les farfadets, les gnomes,
                           Les nocturnes fantômes,
                           Traînant leurs linceuls gris,
                           Dansent, spectres difformes,
                           Autour des troncs énormes
                           Des vieux pins rabougris.
                           
                           Le serpent rampe et glisse,
                           Et son écaille lisse
                           D'un rayon fauve luit;
                           Les bêtes carnassières
                           Sortent de leurs tannières...
                           Dormons: il est minuit!
                           

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