CHRISTOPHE PLANTIN
Le bonheur de ce monde
Avoir une maison commode, propre et belle,
Un jardin tapissé d'espaliers odorants,
Des fruits, d'excellent vin, peu de train, peu d'enfants,
Posséder seul sans bruit une femme fidèle.
N'avoir dettes, amour, ni procès, ni querelle,
Ni de partage à faire avecque ses parents,
Se contenter de peu, n'espérer rien des Grands,
Régler tous ses desseins sur un juste modèle.
Vivre avecque franchise et sans ambition,
S'adonner sans scrupule à la dévotion,
Dompter ses passions, les rendre obéissantes.
Conserver l'esprit libre et le jugement fort,
Dire son chapelet en cultivant des entes,
C'est attendre chez soi bien doucement la mort.
TRISTAN DEREME
Glycines, fraises et champagne doré
Les fraises dans le plat de blanche porcelaine
Gardent la fraîche odeur de l'aube dans la plaine,
Des branches, de la mousse et des sources glacées.
Sur la nappe, j'ai mis ton bouquet de pensées
Et tandis que, les yeux pensifs, tu te recueilles,
Ce soir grave, je vois glisser entre les feuilles
La lune comme dans les vieilles élégies.
Un souffle tiède et pur caresse les bougies
Et berce la glycine et les roses blafardes
Et la tonnelle. Prends des fraises. Tu regardes
Au champagne doré le sucre se dissoudre;
Le temps sur nos cheveux verse du sucre en poudre
Et j'aurai quelque jour de larges mèches blanches.
Mais qu'importe! ce soir vers moi si tu te penches,
Sans crainte de l'automne et des feuilles rougies,
Et si pour mes baisers tu souffles des bougies
MAURICE FOMBEURE
Le manège
Chevaux de bois, bêtes d'Apocalypse,
Sommeils d'enfants, calèches de velours,
Tournez pour nous dans les fêtes foraines,
A mi-chemin de la terre et du ciel.
Pistons crevés, hurlantes limonaires,
Cacophonie haletante d'enfer,
Kiosque braillant de cris et de lumière
Combien plus beau que le chemin de fer!
Virez, chevaux couronnés de visages,
De convoitise et de rires envieux,
Ménagerie des illusions sans âge:
Coqs et cochons, girafes, éléphants.
Nous, pour vous voir, nous venions des villages,
La tête rase et les yeux grands ouverts,
Chevaux tout droits, cabrés dans la fanfare
Montant, baissant comme la houle en mer.
JULES LAFORGUE
La cigarette
Oui, ce monde est bien plat; quant à l'autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.
Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu quivers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m'endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.
Et j'entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Où l'on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des choeurs de moustiques.
Et puis, quand je m'éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le coeur plein d'une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d'oie.
SAINT-EVREMOND
Passer quelques heures à lire...
Passer quelques heures à lire
Est mon plus doux amusement;
Je me fais un plaisir d'écrire,
Et non pas un attachement.
Je perds le goût de la satire:
L'art de louer malignement
Cède au secret de pouvoir dire
Des vérités obligeamment.
Je suis éloigné de la France,
Sans besoin et sans abondance,
Content d'un vulgaire destin.
J'aime la vertu sans rudesse,
J'aime le plaisir sans mollesse,
J'aime la vie et n'en crains pas la fin.
SAINT-AMANT
Le paresseux
Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un l ièvre sans os qui dort dans un pâté
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.
Là, sans me soucier des guerres d'Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.
Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois qu eles biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s'en enfler ma bedaine.
Et hais tant le travail que, les yeux entr'ouverts,
Une main hors des draps, cher Baudouin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t'écrire ces vers.