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LES RÈGLES DU JEU
Rien n'est plus attirant
qu'une vieille maison délabrée qu'il est interdit d'approcher parce que représentant un trop grand danger. Les enfants,
en particulier, n'échappent pas à cette attirance croyant toujours y faire des découvertes inattendues.
Pierre et
son ami Martin flânaient sur le terrain de jeux du parc. La journée était chaude et humide et aucune activité ne semblait
vouloir les intéresser.
- Ce que j'aimerais qu'ils changent de programme. C'est toujours la même chose: le baseball
ou la piscine, le croquet ou le saut en hauteur. Je suis fatigué de ces jeux de bébé, dit Martin désa- busé. - T'as
raison. Ils manquent d'imagination ces adultes, répond Pierre qui ne voudrait pour rien au monde contredire son meilleur
ami. - Tu viens chez moi? On trouvera sûrement quelque chose à faire avant le dîner. - Pourquoi pas, se dit Pierre,
surtout que Martin possède un super jeu électronique qu'il lui envie beaucoup.
A mi-chemin, Pierre eut une idée.
-
Dis donc. Si on allait faire un tour du côté de la maison, tu sais, celle qu'ils veulent démollir pas loin d'ici. -
Je ne sais pas, dit Martin hésitant. Ma mère dit que c'est très dangereux. - Dis plutôt que t'as peur, oui. -
C'est pas vrai et tu le sais. Je veux bien qu'on y aille mais ne le dis pas à ma mère. - T'inquiètes pas pour ça.
L'idée
de s'approcher de la maison minait Pierre depuis longtemps et la perspective de pouvoir enfin la voir de près l'excitait.
Il allongea le pas. Une rumeur circulait encore qu'il s'y était passé des événements étranges, qu'un enfant avait disparu
et n'avait jamais été retrouvé. Les parents du gamin avaient fini par démé- nager et la maison n'avait plus été habitée.
Laissée à elle-même et évitée de tous, la ville avait décidé de s'en défaire et de la rempla- cer par un grand stationnement.
La
maison maintenant en vue, les enfants ralentirent leur allure, sensibles à l'aura de mystère qui entourait la propriété.
-
Regardes. Une partie de la galerie est tombée. - C'est normal. Elle est vieille. Viens, on va passer par derrière.
Quelques
écriteaux en interdisaient l'entrée mais les enfants les ignorèrent. Pierre poussa le loquet de la clôture et invita Martin
à passer devant lui. L'herbe était haute et poussait ser- rée. Les enfants avancèrent péniblement en évitant les chardons qui
abondaient sur le terrain.
Une fois près de la maison, ils s'arrêtèrent un instant pour la regarder et trouver une
entrée accessible.
- Tu vois bien qu'on ne pourra pas entrer. Ils ont cloué des planches partout. - T'énerves
pas et laisse-moi regarder.
Pierre s'avança vers la porte et de ses deux mains tira sur les planches. La première
tint bon mais la deuxième céda facile- ment.
- Viens m'aider au lieu de rester planté là. C'est pas bien difficile;
les clous sont rouillés. - Je crois qu'on ferait mieux de s'en aller Pierre. Si ma mère savait que je suis ici... -
Arrêtes de pleurnicher, tu veux. On jette juste un coup d'oeil et on s'en va. Ca ne prendra que quelques minutes...si tu
veux bien m'aider naturellement.
Martin vint le rejoindre, non de gaieté de coeur mais bien pour ne pas paraître
froussard aux yeux de son ami. Au fond, il était terrorisé; personne ne venait jamais par ici et s'il fallait qu'il
leur arrive quelque chose...
- Mets tes mains là et tire. On va bien tôt pouvoir entrer.
Les dernières planches
cédèrent rapidement.
- Tu vois. Y'avait pas de quoi s'énerver.
Pierre tourna la poignée de la porte qui émit
un petit grincement aigu. A peine ouverte, l'un des gonds lâcha et Martin manqua de peu la recevoir sur la tête.
-
Ne reste pas trop près de moi Martin!
Devant eux, c'était l'obscurité presque totale. Le soleil réussis- sait à
peine à entrer par les planches qui avaient été mises en travers des ouvertures. Une vague odeur de moisi leur cha- touilla
les narines.
- Y fait noir là-dedans. - Ca ne fait rien. On s'y habituera une fois à l'intérieur. - Vas-y toi.
J'attends ici, dit Martin en reculant d'un pas. - Bon, ça va. J'ai compris. Tu fais le guet et si quelqu'un arrive, tu
siffles. - Sûr. Mais reviens vite. - Je ne serai pas long. Arrête de t'énerver comme ça.
Pierre passa d'abord
la tête, puis avança lentement à l'intérieur. Les murs étaient recouverts de fils d'araignée et le plancher, jonché
de morceaux de bois, de papier et d'éclats de verre. Dans un coin de la pièce se trouvaient une chaise bancale et un balai hors
d'usage. Il ne vit pas la boîte de bois qui se trouvait sur son chemin et faillit trébucher.
- Pierre? Est-ce que
ça va? -Oui, oui. J'ai juste failli tomber, répondit le gamin agacé.
Maintenant qu'il y voyait plus clair, Pierre
remarqua que beau- coup d'objets avaient été abandonnés sur les lieux, ce qui ne fit qu'aiguiser de plus bel sa curiosité.
-
Tu devrais venir Martin. Y'a encore plein de choses là-dedans. - J'aime mieux pas. Et puis, il se fait tard... - Espèce
de peureux. Tant pis pour toi. Qui trouve garde...
Avançant prudemment, Pierre se dirigea vers la première pièce sur
sa gauche. Il s'agissait d'une chambre d'enfant s'il se fiait au papier peint, ou du moins ce qu'il en restait. A part
quelques journaux jaunis, la pièce était vide. La porte du garde-robe baillait et quelques cartons éventrés attirèrent
son attention. Il ne trouva d'abord rien qui vaille la peine d'être rapporté, puis un petit objet rouge accrocha son
regard.
Il tendit la main mais la retira vivement; une grosse araignée remonta rapidement sa toile, apparemment
plus surprise que lui de cette intrusion. Il ramassa tout-de-même un petit soldat de bois. Les couleurs étaient
passées mais la figurine était encore très belle. Pierre la mit dans sa poche. Il verrait plus tard ce qu'il pourrait
en faire. Il sortit de la chambre et entra dans la suivante. Sous ses pieds, le plancher gémissait et dans la nudité de
la pièce, le son s'en trouvait amplifié.
Pierre n'était pas particulièrement neveux mais il préféra se hâter. Là
encore, il ne trouva rien qui mérita son attention. Il revint finalement vers la boîte contre laquelle il avait buté à son
arrivée. Son contenu se limitait à une vieille chaussette, des verres ébréchés et de vieux magazines féminins. Soulever ainsi
la poussière le fit éternuer et il décida de mettre fin à ses rcherches pour le moment. Il pourrait toujours revenir plus
tad maintenant qu'il savait pouvoir y entrer.
Martin dansait d'impatience depuis que Pierre était à l'inté- rieur.
Aussi fut-il soulagé de le voir sortir.
- T'as trouvé quoi? - Rien mais je vais revenir plus tard, fit Pierre en
refermant la porte soigneusement. - T'es pas sérieux. Pourquoi revenir s'il n'y a rien? - Parce que...Je peux revenir
seul si t'as peur! - C'est pas ça. On reviendra quand tu voudras. Tu viens chez moi? On jouera au jeu électronique si
tu veux. - Je peux mais pas longtemps. Je dois rentrer dîner et cet après-midi j'ai promis à ma mère de ranger ma chambre.
Pierre
oublia le jouet jusqu'au moment où, venant de jeter son pantalon sur une chaise, l'objet tomba par terre. Il le rangea
provisoirement dans la bibliothèque, là où se trouvait la collection de soldats que son père lui avait donnée en cadeau
pour ses six ans. La collection lui venait de son propre père et Pierre devait en prendre le plus grand soin.
Le
jouet, une fois repeint, pourrait facilement s'intégrer aux autres. Avant d'éteindre sa lampe de chevet, il jeta un dernier coup
d'oeil à sa collection. Le sommeil le gagna sans effort.
Il faisait encore nuit noire lorsqu'il se réveilla en sursaut, trempé
de sueur. Il tendit la main vers la lampe mais rencon- tra quelque chose qu'il lâcha immédiatement, soudain pris de
panique. Il chercha fébrilement la lampe et l'ayant enfin trouvée failli la faire tomber dans sa hâte de faire jaillir
la lumière.
Le souffle court, il jeta un oeil apeuré autour de sa chambre et par habitude se pencha pour regardre
sous le lit. Sa gorge émit involontairement un petit cri lorsqu'il vit le jouet. Sans y toucher, il s'enfouit sous ses
couvertures. Il avait fait un mauvais rêve, ça il pouvait le reconnaître, sauf que l'objet ne devait pas se trouver
là mais dans la bibliothèque et que s'il n'y était pas, la raison était que son rêve n'en était pas un. Cette pensée
défila dans sa tête en même temps que son cau- chemar.
Il était couché dans son lit mais ne dormait pas. Un petit bruit
mat lui fit tourner la tête et ses yeux rencontrèrent ceux du soldat de bois qui s'avançait vers lui d'un pas méca- nique.
Il avait d'abord trouvé ça comique, un jouet qui marche tout seul, jusqu'au moment où celui-ci avait sauté sur son lit
et atterri sur son estomac. La façon dont le jouet le re- gardait, avec ses petits yeux noirs trop brillants, le mit mal à
l'aise mais plus encore lorsqu'il lui parla.
- Salut Pierre. Ca t'épate, pas vrai. Bien sûr que je ne suis pas un
jouet comme les autres et je vais te dire une chose; on va bien s'amuser.
Pierre se demanda comment il pouvait l'entendre
car il ne voyait pas ses lèvres remuer. Seuls ses yeux semblaient animés de vie, même s'il lui répugnait à l'admettre.
-
S'amuser? répondit nerveusement Pierre. - Oui. Tu aimes bien t'amuser, non? -Oui bien sûr. - Alors on va jouer. C'est
un jeu très simple et qui ne comporte que deux règles. La première, ne pas avoir peur. Tu saisis? - Oui, je crois. Mais
si j'ai peur, qu'est-ce qui arrive? - Très peu de choses. Tu prends ma place et je prends la tienne. - Mais c'est pas
du jeu ça. - Tu crois? Laisse-moi te dire une chose encore. J'y ai joué et j'ai perdu. Je n'ai pas l'intention de rester
dans ce corps de bois plus longtemps. Et puis, qui trouve garde, tu te rappelles? Encore un détail. N'essaies pas de
me détruire; tu en serais incapable et je pourrais...te faire très peur. - Tu es le garçon...qui a disparu? dit Pierre
en tentant de re- pousser la peur qui menaçait de l'envahir à tout moment. - On peut rien te cacher.
L'énergie
qu'il mit à se contrôler l'aida sans doute à se réveiller et maintenant, ce qu'il redoutait le plus était de se rendormir. Il
attendit que les battements de son coeur reprennent un rythme plus régulier et se força à se calmer. D'un geste brusque, il
repoussa ses couvertures, prit le jouet et alla le déposer au fond de son coffre à jouets. Sa mère lui avait dit qu'elle
allait donner ce coffre à une oeuvre de charité étant donné qu'il était maintenant trop âgé pour s'y intéresser.
Son
cadran indiquait cinq heures trente. Le soleil allait se lever. Il décida de passer le temps en s'installant à sa table
à dessin. Il ne voulait plus penser au jouet, se sentant trop vulnérable à la peur qui ne manquait pas de refaire surface
au moindre souvenir du cauchemar. D'une chose il était certain; le coffre devait partir. Pourtant, cette solution ne
lui apportait qu'un vague soulagement car l'affirmation faite par le jouet sur son incapacité à le détruire revenait
sans cesse le troubler.
Au moment du déjeuner, Pierre demanda à sa mère quand elle pensait libérer sa chambre du
coffre.
- Je peux le faire porter aujourd'hui si tu veux. Il n'y a rien que tu désires conserver à l'intérieur? -
Non, tu peux tout emporter, dit-il en évitant de trop regarder sa mère.
Il avala ses céréales en vitesse et sortit.
Il ne reparut qu'au dîner qu'il engouffra sans dire un mot, puis fila dans sa chambre. Le coffre n'était plus là. Il
se sentit mieux et revint s'asseoir avec sa mère qui lui resservit une portion de gâteau.
Pierre s'endormit fort
tard ce soir-là; malgré lui, le soldat de bois s'immiscait dans ses pensées.
En s'éveillant le lendemain, il fut
tout heureux de constater qu'il n'avait pas fait de mauvais rêves et c'est tout souriant et affamé qu'il se présenta
au petit déjeuner. Sa mère était à faire le café.
- Où est papa? - Dans le salon, je crois. Il est d'excellente
humeur ce matin. Je l'ai rarement vu dans cet état, si tôt dans la journée. Un vrai gamin. Tu aurais dû le voir hier
dans le coffre à jouets! Et tu sais quoi! Il a une belle surprise pour toi. Vas vite le voir.
Pierre se sentit soudain
très inconfortable. Il se leva lentement et se dirigea vers le salon. Il vit son père, debout devant la fe- nêtre baignée
de soleil.
- Papa? fit Pierre presque timidement.
L'homme tourna d'abord la tête, puis Pierre vit apparaître
un vilain sourire sur son visage.
- Tiens bonjour fiston. Passé une bonne nuit j'espère!
Sans lui laisser
le temps de répondre, il renchérit:
- La mienne a été, disons, quelque peu mouvementée...j'irais même jusqu'à dire
que...j'ai eu très peur.
Et ce disant, il tendit brusquement le bras vers lui et laissa échapper le soldat de bois
qui alla choir sur le tapis.
- Qui trouve garde, mon bonhomme...la deuxième règle du jeu, je crois....
CHAMBRE
A LOUER
L'article disait: CHAMBRE A LOUER, CHEZ SOI ASSURÉ. Voilà qui me convenait fort bien car je cherchais un
endroit où ma tranquilité ne risquait pas d'être troublée à tout moment. Je pris donc bonne note de l'adresse.
La
maison en question était située à quelques kilomètres des limites de la ville. Elle datait, à mon avis, du siècle dernier
et son charme était indéniable. Seul, sur sa droite, un maigre jar- din donnait l'impression d'avoir été laissé pour
compte et ne produisait plus que de rares pissenlits mêlés de chardons.
Je gravis lentement le large escalier tout
en jetant un coup d'oeil circulaire. Le dépaysement allait être total. Je soulevai le lourd heurtoir à face de lion
lequel émit un son net lorsqu'il retomba. Je n'eus pas à attendre car le porte s'ouvrit tout-de- suite. Une dame d'un
âge certain me dévisagea, puis d'une voix rauque, me demanda l'objet de ma visite.
- Je viens pour l'annonce, Madame. -
Je vois, entrez, et elle se glissa de côté pour me laisser entrer.
L'entrée baignait dans une demi obscurité et je
faillis buter contre une petite marche. La vieille dame me précéda, l'air digne.
- La chambre est au second étage.
Comme vous le remarquerez, elle est entièrement meublée d'un mobilier très ancien dont la valeur tient autant de son
histoire que de sa rareté. C'est pour- quoi je suis très sélective dans le choix de mes pensionnaires.
Les murs
étaient de bois lambrissés et ils dégageaient une cha- leur et un confort certains. Il n'avait pas encore été question d'un
prix de location mais j'en étais déjà à me demander si j'allais pouvoir me permettre tout ce luxe. Nous débouchâmes sur
un long corridor qu'éclairait une large vitrine à son extré- mité.
De chaque côté, des portes en bois d'érable donnaient
sur des chambres apparemment inoccupées.
- Nous y voilà, jeune homme, murmura-t-elle plus qu'elle ne le dit et
elle m'invita de la main à entrer. Je fis quelques pas dans la pièce puis m'arrêtai, le souffle coupé.
- Je vous
laisse seul un instant, le temps de vous décider. Nous discuterons du prix plus tard, si vous voulez bien.
Je me
retournai, prêt à m'excuser pour le dérangement, mais elle avait déjà disparue. Cela me surpris mais mon attention se reporta
vite sur la chambre. Pour un peu, je me serais cru para- chuté à une autre époque; lit bateau, commode en demi-lune, table
ronde aux fins détails et j'en passe. Il m'apparut encore plus évident que je n'aurais jamais les moyens de louer cette
cham- bre.
J'en étais là de mes réflexions lorsque je sentis une présence derrière moi. Je me retournai mais
ne vit personne. Pourtant, un léger parfum de lavande flottait dans l'air. J'appelai mais ma voix retomba aussitôt comme
si j'avais parlé face à un mur. Haussant les épaules, je me dirigeai vers l'unique fenêtre où de lourds rideaux de velours
tamisaient la lumière du jour. Je les écartai doucement et laissai mon regard glisser sur la cours arrière. De vieux
pommiers ployaient sous leur charge alors que l'herbe montait haute et indisciplinée.
- Alors, qu'en pensez-vous?
Je
sursautai.
- Je...c'est très bien. Tout est parfait, réussis-je à dire enfin. - Bravo. Descendons que je vous offre
le thé.
Elle tourna les talons et je me pris à la suivre sans un mot.
- La maison n'est plus toute jeune mais
elle est solide...Dites- moi, qu'est-ce que vous faites dans la vie? - Je m'applique à devenir un bon écrivain. Je cherche
d'ail- leurs un coin tranquille... - Et vous avez trouvé? coupa-t-elle sans me regarder. - Tout dépendra du prix...voyez-vous,
je ne suis pas encore très connu et je mise beaucoup sur mon prochain livre pour faire une percée dans le milieu. -
Etre un bon écrivain vient de l'âme, jeune homme, ne l'oubliez jamais. Je pense qu'ici vous trouverez tout ce dont vous
aurez besoin.
Ces propos, sur le moment, me firent un drôle d'effet. J'en profitai pour la questionner sur les autres
occupants de la maison.
- Vous serez le seul, si vous restez. Le dernier est parti la se- maine dernière. C'était
une bien charmante personne avec laquelle vous vous seriez sûrement bien entendu.
Il régnait dans la maison un silence
total et une propreté in- discutable. Je n'avais pas sitôt eu cette pensée qu'elle y fit écho.
- Vous savez,
une vieille dame comme moi n'a pas beaucoup de loisirs et je dois avouer que le fait de prendre grand soin de cette
demeure me procure autant de plaisir qu'une autre à magasiner. Tout est dans la façon de voir les choses, n'est- ce
pas?
Comment avait-elle su ou deviné ma pensée alors qu'elle marchait devant moi? Mon esprit refusa d'aller plus
loin et me conseilla de lui donner un moment de répit.
- Faites comme chez vous. Je désire que mes pensionnaires soient
aussi à l'aise que possible. C'est pourquoi le prix que je fixe est peu élevé et en fonction du temps que la personne prévoit
rester.
- Je ne peux guère vous répondre sauf peut-être que je comp- tais, au départ, m'installer pour quelques
mois.
- Alors mettons-nous d'accord pour 200$ par mois. Je verrai au nettoyage de vos vêtements et à vos repas.
Je ne vous de- mande que d'être ponctuel. Est-ce que cela vous convient? - Tout-à-fait Madame. Je pense pouvoir emménager
dès demain si vous le permettez.
Elle me raccompagna à la porte et ce n'est qu'à ce moment qu'elle s'informa
de mon identité.
- Charles Verner, Madame. - Vous pouvez m'appeler Elisabeth, Charles. - Bien Madame...heu...Elisabeth.
A demain alors. - A demain Charles. Je sens que nous allons très bien nous entendre.
Je ne sais pourquoi ces
mots anodins suscitèrent chez moi une sensation d'étouffement, de possession, qui ne dura heureu- sement que l'éclair
d'une pensée.
Tout en emballant mes affaires, je me sentais tiraillé entre mon désir d'accepter l'offre et celui
de poursuivre mes recher- ches. Qu'est-ce qui me mettait dans cet état? La vieille dame? La maison? Je me sentais aussi
ballotté qu'une mer malmenée par les grands vents. Finalement, je bouclai mes valises et me couchai en espérant faire
taire mes appréhensions.
Elisabeth pris plus de temps à m'ouvrir cette fois, mais son sourire était toujours aussi
chaleureux.
- Vous voilà donc, Charles. Je ne vous reconduis pas, vous connaissez le chemin. Nous nous verrons pour
le dîner, dans un peu moins d'une heure.
Je me retrouvai dans la chambre avec délice. Je m'y sentais curieusement
aussi à l'aise que si j'y étais né. Je rangeai mes effets personnels, puis m'allongeai quelques minutes. Une douce torpeur
m'envahit bientôt et je dus faire un effort pour ne pas me laisser tenter. Je ne devais pas me mettre en retard pour
le repas.
Elisabeth m'attendait à la cuisine; la table était mise et un agréable fumet vint chercher mes narines
à mon arrivée.
- Asseyez-vous Charles. Je vous sers tout-de-suite.
Je ne fus qu'à demi surpris de voir qu'elle
me servait mon plat préféré.
- Comment avez-vous pu savoir...? - Et si nous lui faisions honneur! enchaîna-t-elle
sans ré- pondre à ma question.
Tout au long du repas la conversation tourna autour de mes occupations, de mes
loisirs et de mes amis. J'eus beau faire des efforts louables pour la faire dévier sur elle, rien n'y faisait. Elle
la ramenait subtilement comme si elle avait voulu tout connaître de moi avant la fin du repas.
- Allez vous asseoir
au salon. Je vous rejoins. Il n'y a pas de téléviseur mais je crois posséder une bibliothèque des plus complète. Vous
n'avez qu'à vous servir.
Je ne crois pas que j'avais la possibilité de réfuter cette invi- tation, aussi me retirai-je
sans un mot.
Ce qu'elle m'avait dit de la bibliothèque était sous la vérité. Elle était non seulement complète mais
valait son pesant d'or. Je m'emparai d'un volume au hasard et pris place dans l'un des fauteuils. Je dus m'assoupir
car lorsque je rouvris les yeux, Elisabeth était assise non loin de moi et me regar- dait.
- Ne vous gênez pas
pour moi si vous êtes fatigué.
- Si vous le permettez, je vais effectivement monter à ma chambre et apporter ce
livre. Je connais bien l'auteur mais cet ouvrage m'était encore inconnu.
- Faites donc. Nous aurons bien d'autres
soirées pour nous faire la conversation.
Je n'étais pas très fier de moi mais une grande fatigue s'était fait
sentir d'un coup, ce qui était assez inhabituel chez moi. Je mis cela sur le compte du déménagement et du calme qui régnait
dans la maison. Le confort de mon lit eut vite raison de ma faible résistance au sommeil.
Je me réveillai en sursaut,
certain que quelqu'un m'avait touché à l'épaule. Pourtant, il n'y avait personne et ma porte était fermée. La pendulette
sur la table de nuit indiquait neuf heures. Je m'empressai donc de me vêtir et de descendre à la cuisine, certain d'être
en retard pour le déjeuner.
La table était mise mais Elisabeth brillait par son absence. Un peu gêné, je me servis
car tout était prêt; il n'y manquait que la maîtresse de maison. Peut-être la verrais-je avant la fin du repas.
Le
silence qui régnait dans cette maison avait quelque chose d'impressionnant; pas même le tic-tac d'une horloge ou le ronronnement
d'un appareil ménager. Je remontai à ma chambre, après un moment, me promettant d'être à l'heure pour le dîner. Une
demi-heure après, ma dactylo allait bon train; je me sentais en pleine forme et l'inspiration qui m'avait fait défaut
depuis quelques jours fusait plus vite que mes doigts sur le clavier.
A midi, je me pointai à la cuisine...personne.
A mon grand étonnement, mon assiette débordait de bonnes choses et le café fumait dans ma tasse. Je pris donc mon repas
une nou- velle fois seul puis regagnai ma chambre, perplexe. Je n'étais pas tranquille. Tout était trop calme. Je me
risquai à appeler Elisabeth mais ne reçus aucune réponse. J'ouvris au hasard quelques portes mais seule une propreté
criante était visible; de la propriétaire, aucune trace.
Je pénétrai dans la chambre voisine de la mienne, certain d'y
avoir entendu du bruit. Elle était aussi vide que les au- tres mais mon regard s'arrêta sur le mur en face de moi. Le
cadre était de travers; il s'agissait en fait d'une photogra- phie d'une dame entre deux âges, élégamment vêtue et por- tant
ombrelle. Je fus tenté de la replacer mais m'en abstins au dernier moment; la dame de la photo ressemblait beau- coup
à ma propriétaire. Je devais donc logiquement me trouver dans sa chambre et je n'avais aucune raison d'y être. Je refermai
la porte et retournai à mon travail.
Curieusement, je n'avais plus la tête à l'écriture; mes pensées se bousculaient,
quêtant une réponse qui ne venait pas. J'allai m'étendre et me saisis au passage du livre apporté la veille. Mes paupières
se lassèrent vite et je me permis de les fermer un moment. A demi gagné par le sommeil, j'ouvris les yeux l'espace d'une
seconde pour replacer le livre sur la petite table afin de ne pas l'abîmer. Quelque chose passa dans mon champ de vision
mais trop rapidement pour que je pus saisir ce que c'était.
Je me soulevai sur un coude et jetai un regard sur la
pièce. Il n'y avait rien de plus que ce qui s'y trouvait la veille. Je me recouchai et me laissai glisser dans le sommeil.
Je
m'éveillait juste à temps pour le souper. Après avoir remis un peu d'ordre dans ma chevelure, je descendis à la cuisine. Elisabeth
était à mettre une dernière main à la table.
- Bonjour Charles. Vous pouvez vous asseoir. Je vais vous servir. -
Bonjour Elisabeth. J'avais peur de me retrouver encore une fois sans compagnie. Je peux vous aider? - C'est très aimable
à vous. Tenez, déposez ce plat près des légu- mes.
Je pris le plat de viande qui, ma foi, pesait lourd, puis lui
tirai sa chaise. Elle me remercia d'un sourire.
Le souper fut excellent. Elisabeth pouvait aisément figurer parmi les
meilleures cuisinières que je connaissais. Elle ne parla pas de son absence et je me sentais personnellement assez mal
venu de lui en faire la remarque.
Nous passâmes peu après au salon où nous discutâmes de choses et d'autres jusqu'à
neuf heures. Elisabeth se leva brusque- ment de son fauteuil.
- Je ne vais pas vous ennuyer plus longuement avec
mes bavar- dages. Bonne nuit Charles. A demain.
Je demeurai sans réaction quelques minutes. J'avais remarqué qu'elle
ne semblait pas aussi en forme que la veille mais j'avais vite chassé cette impression durant notre conversation qui avait
été, somme toute, très animée.
J'éteignis les lumières et m'engageai dans les escaliers. Le silence avait de nouveau
abaissé son aile sur la maison. En passant devant la porte de sa chambre, je tendis l'oreille. Rien. Peut- être avait-elle
eu un malaise. Je frappai délicatement à la porte; le bruit sembla se répercuter à l'infini, comme si je l'avais martelée
de mes poings. Rien ne se produisit.
Elle avait bien dû entendre ou alors c'est qu'elle ne pouvait pas ouvrir. Je
tournai la poignée qui n'offrit aucune résistance. La pièce était faiblement éclarée et les rideaux n'étaient pas tirés. Le
lit n'était pas non plus défait. Je m'étais donc fait du souci sans raison. Au moment de refermer la porte, mes yeux se
po- sèrent sur la photographie. Elle était toujours posée de travers mais, non ce n'était pas possible, la dame avait
disparue. Je voulus me retourner pour quitter la pièce mais je me retrouvai face à Elisabeth. Je poussai malgré moi
un cri.
- Quelque chose ne va pas Charles? Vous avez l'air de quelqu'un qui vient de voir un fantôme. - Je m'excuse
Elisabeth. Je ne voulais pas...Je venais juste véri- fier si vous n'aviez pas besoin d'aide, réussis-je à articuler, fort mal
à l'aise il va sans dire. - C'est très gentil à vous, jeune homme, mais je vais très bien. Vous, par contre, me semblez
assez secoué. - Ce n'est rien. La surprise, vous comprenez. Je ne m'attendais pas... - Mais reprenez-vous Charles.
Vous m'inquiétez. - Ne vous en faites pas pour moi. Ca ira. Bonne nuit Elisabeht.
Ce qui ne se fit pas dans
les faits. Je ne pus même pas fermer l'oeil tellement j'étais bouleversé. Comment une photographie pouvait-elle se retrouver
sans personnage? C'était tellement impensable, voire même fantastique. Puis, les événements de la journée me semblèrent
avoir un lien commun; les repas prêts mais sans mon hôtesse, mes fréquents besoins de m'étendre, ce silence que jamais
rien ne dérangeait, une maison vidée de tout bruit familier.
Je sursautai. Une agréable odeur de bacon s'infiltrait
dans ma chambre; contre toute attente, ça ne me plut pas. Je m'em- pressai d'enfiler une chemise propre et descendis,
bien décidé à informer Elisabeth que je n'allais pas prolonger mon séjour.
- Bonjour Charles. Installez-vous et
mangez pendant que votre déjeuner est bien chaud.
Son sourire désarmant et sa candeur toute naturelle repous- sèrent
momentanément mon discours; je fis honneur au repas mais n'alimentai pas la conversation.
- Si vous voulez bien
aller m'attendre au salon, je vais dé- barasser et vous rejoindre dans quelques minutes Charles. - Elisabeth, je dois
vous... - Au salon Charles. Je ne serai pas longue et nous aurons tout le loisir de bavarder.
Je ne pus que m'incliner
devant tant d'autorité.
Je me laissai tenter par l'envie de feuilleter un des nombreux ouvrages de la bibliothèque
en attendant son arrivée. J'aurais donné n'importe quoi pour ne posséder ne fusse que le quart de cette richesse littéraire.
-
Hé bien, Charles.
Je me retournai d'un trait car je ne l'avais pas entendu venir. Au même moment, je fus aveuglé
par une lumière éblouissante.
- Vous cadrez tellement bien près de cette bibliothèque que je n'ai pu résister à
la tentation de vous prendre en photo. - Pourquoi avez-vous fait ça Elisabeth? demandai-je tout en frottant de ma main
libre mes yeux irrités. - Mais je viens de vous le dire. Vous savez, Charles, que vous me faites penser à mon défunt
mari; lui aussi avait l'habitude de lire debout quelques instants avant de prendre place dans son fauteuil, près de
la fenêtre...mais il y a de ça bien longtemps, dit-elle rêveusement.
Ne trouvant rien à dire, je reposai le livre
à sa place, fis un pas dans la pièce pour finalement me laisser choir dans le fauteuil en question.
- Ecoutez
Elisabeth. N'allez pas croire que je ne suis pas satis- fait de ma chambre mais... - Oui, je sais. Vous voulez partir.
Je suis peinée de n'avoir pas su vous garder. Vous êtes un jeune homme si charmant.
Elle me fit penser à ma mère,
le jour où je dus la quitter pour entrer au collège et je me sentis coupable.
- Mais je tiens à vous rassurer tout-de-suite.
Je ne partirai que lorsque j'aurai trouvé un autre chambreur.
- Vous êtes trop aimable Charles. Je vous laisse à
votre lectu- re. Bonne journée.
Elle se retira sans bruit, me laissant aux prises avec un étrange sentiment d'abandon.
Je montai à ma chambre, fis tant bien que mal le lit pour finalement m'y allonger, perdu dans mes pensées. Le sommeil
me prit sans avertir et je rêvai.
Elisabeth me faisait face avec, dans les yeux, une lueur indéfi- nissable. Je
voulus me lever mais ne pus faire aucun geste. Ce qui m'effraya le plus fut lorsque je réalisai que je n'étais pas couché
mais debout avec un livre à la main.
- Bonjour Charles. Vous ne pouvez ni bouger ni parler; vous ne pouvez que m'écouter.
Soyez sans crainte, il n'en sera pas toujours ainsi et je pense que vous commencez déjà à comprendre.
Elle
se tourna face au miroir et je la suivis des yeux. Ce que je vis me glaça les sens. Le cadre sur le mur...mais c'était
moi dans la bibliothèque...la photo qu'elle avait prise un peu plus tôt.
- Voyez-vous Charles, cette maison a beosin
d'une âme pour survivre, de quelqu'un pour prendre soin d'elle, et pour cela, elle paie très bien en retour. Vous savez
ce qu'est l'immortalité Charles? Oh, je ne dis pas qu'il n'y a pas d'inconvénients, comme de ne plus pouvoir franchir
sa porte une fois qu'elle vous a choi- si, mais ce n'est rien à côté de ce qu'elle a à offrir. Tout ce qui meuble cette
maison, la personnalise devrais-je dire, a été un chambreur, tout comme vous et moi, et vous ne sauriez renier sa richesse,
n'est-ce pas?
Mes pensées se bousculaient, criant l'horreur qui grandissait en moi par vagues successives à mesure
qu'Elisabeth avançait dans son récit.
- Lorsqu'il vous sera permis de réintégrer votre corps physique, j'aurai
moi-même revêtu une autre apparence. Je laisse à la maison le choix de celle-ci car elle seule connaît ses besoin et ses
goûts son indiscutables.
Je repris lentement conscience, émergeant à grand peine de cette léthargie imposée. Dès
que je pus recouvrer l'usage de mes jambes, je me précipitai dans la chambre d'Elisabeth.
Rien ne semblait avoir
bougé depuis ma dernière visite, sauf peut-être...le cadre sur le mur. La photographie n'était plus là. A sa place,
une magnifique peinture représentant une belle d'autrefois captait le regard.
Aujourd'hui, je ne me souviens plus
très bien de ce qu'il advint de moi par la suite, mais ce matin je me sens en pleine forme et je me surprends à rédiger
un petit article, en fait, ce serait...plutôt une petite annonce....CHAMBRE A LOUER.
MIROIR, MIROIR
Le jour baissait lentement pavillon, éclaboussant
de son humeur les vieux immeubles aux volets déjà clos.
Le commis d'une boutique d'antiquités s'impatientait visi- blement
devant une cliente qui retardait la fermeture du commerce par son indécision. Elle disait être à la recherche d'un miroir
et le choix qu'il lui proposait ne semblait pas lui convenir. Le commis, en désespoir de cause, retourna une nouvelle
fois dans l'arrière-boutique. Il était persuadé n'avoir plus rien à lui offrir lorsqu'il aperçut, sous le comptoir,
un coffret en bois d'ébène.
Comme il n'avait jamais remarqué sa présence, le commis s'en empara et l'ouvrit. Couché
sur un fond de velours rouge se nichait un superbe petit miroir dont le cadre était incrusté de perles fines. Voyant
là son ultime chance de partir, il s'empressa de l'apporter à sa cliente.
Claire Barribault tenait dans ses mains
le miroir dont elle venait de se porter acquéreur. Sa beauté était au-delà de ses espérances et elle ne cessait de le
détailler d'un oeil admiratif. Dommage que le visage qu'il reflétait n'eut pas la moitié de cette beauté-là, pensa-t-elle.
Elle
redéposa finalement le miroir sur son lit de velours et referma le coffret. Ce faisant, un morceau de tissu de- meura
coincé et elle dû réouvrir le coffret pour le replacer. Ses doigts s'arrêtèrent sur la surface bombée du couvercle. Elle
sentit sous le velours un bout de papier. Elle tira donc doucement sur le tissu, lequel céda sans effort. Un mince feuillet
de papier jauni s'y trouvait effectivement, collé au couvercle. L'écriture quelque peu fantaisiste du message le rendit
tout d'abord illisible mais Claire put en déchiffrer l'essence.
-...miroir qui reproduit la beauté, Qui
murmurera ¨donne-moi¨et l'objet de son désir Transformera ses attributs à l'infini...
Claire se sentit du
coup tiraillée entre l'envie de ne pas ajouter foi au message et celui de tenter l'expérience. La seconde solution l'emporta
et elle se prit à réfléchir. C'est ce moment que choisit le carillon de la porte d'entrée pour se faire entendre. Une
jeune femme se tenait sur le seuil de la porte.
Ce qui frappa Claire fut ses magnifiques cheveux blonds cendrés
qui tombaient en boucles folles sur ses épaules. Elle ne porta guère attention à l'objet de sa visite cher- chant désespérément
une excuse pour la faire regarder dans le miroir.
- Excusez-moi mais vous avez une petite tache, là, sous l'oeil.
Attendez, je vais vous donner un miroir.
Claire se précipita dans sa chambre et d'une main fébrile retira l'instrument
de son coffret.
- Il ne fallait pas vous déranger pour si peu Madame.
- Mais ce n'est rien vous savez, répondit
Claire et lorsque la jeune femme leva le miroir vers son visage, elle exprima imperceptiblement son désir puis attendit
impatiemment son départ.
La porte n'était pas sitôt fermée qu'elle courut se réfugier dans sa chambre. Elle n'osa
tout d'abord pas constater les résultats mais lorsqu'elle le fit enfin, la déception assom- brit ses traits. Il n'y
avait aucun changement... ou plutôt... mais si...ses cheveux s'éclaircissaient, là sur les tempes, puis sur les côtés.
Au bout de quelques minutes elle arbora une lourde tignasse blonde, souple et bouclée.
- Dieu merci, se dit Claire
et dans sa tête se mirent à se bousculer toutes les transformations dont elle entendait se gratifier. Elle demeura longtemps
devant sa coiffeuse à peigner et admirer sa nouvelle chevelure.
Au hasard d'une sortie, elle rencontra Karine, une
compa- gne de chambre qu'elle avait eue au collège. Claire lui proposa un café chez elle, histoire de se parler du bon
vieux temps. Il va sans dire que cette invitation n'était pas com- plètement désintéressée car elle lui avait toujours
envié ses grands yeux bleus aux cils bien fournis. Tout en sirotant leur café, Claire amena sur le sujet son récent
achat.
- Il faut absolument que tu le vois. C'est une vraie merveille.
Et Claire exhiba fièrement le miroir.
-
En effet, tu peux te vanter là d'avoir un véritable objet de collection.
Tandis que Karine s'y mirait, Claire murmura
son désir.
- Pardon?
- Je disais que tu n'avais pas changée du tout. - Mais que si. Je dois maintenant porter
des verres de contact. Ma vue n'est plus du tout ce qu'elle était.
Claire encaissa assez mal le choc. Elle ne pouvait
revenir sur son souhait. Ell en vint pourtant à se dire que le mal n'était pas si grand puisqu'elle-même n'y avait vu
que du feu.
Une fois de plus, la magie joua et ses petits yeux ronds sans vie se métamorphosèrent. Elle se fit pourtant
la promesse d'être plus prudente lors de ses prochaines tentatives.
Claire alla s'installer confortablement devant
son écran de télévision et se laissa captiver un moment par un reportage sur la fameuse cantatrice Elisa Cherman. On
y dévoilait justement un extrait de sa dernière représentation que Claire écouta avec délice.
- Quelle voix elle
a cette femme, dit-elle tout haut. Elle n'avait pas terminé sa phrase que déjà son désir y faisait écho.
A la toute
fin de l'émission, l'animateur informa le public que la célèbre cantatrice se produirait une dernière fois au Grand
Théâtre et que les billets étaient déjà disponibles dans certains points de vente. Claire n'en attendit pas da- vantage;
elle devait absolument y assister et qui plus est, la rencontrer.
Le soir tant attendu arriva enfin et Claire, le
coffret sous le bras, partit de bonne humeur. Une fois de plus, elle fut sous le charme de la chanteuse. Elle quitta
son siège quel- ques minutes avant la fin du tour de chant et se faufila vers les loges. Personne ne l'arrêta dans sa
progression, tous étant trop occupés à ovationner la grande dame.
Elle put ainsi se glisser dans la loge d'Elisa
et attendre le retour de celle-ci.
Sa présence surprit quelque peu la chanteuse qui, de bonne humeur, lui accorda
tout-de-même la permission de rester un moment. Claire ne perdit pas de temps en bavardages inutiles et lui montra le
coffret.
Le miroir parut plaire à Elisa et elle complimenta Claire. Où se l'était-elle procuré? Etait-ce un présent
pour elle?
Tout en parlant, la chanteuse se leva et, sans se soucier de sa visiteuse, se mit à tournoyer sur elle-même
tout en se regardant dans le miroir. Elle reprit un de ses couplets favoris, en mit un peu trop et sa dernière note
fit éclater le miroir.
- Vous me voyez absolument désolée, Madame...je m'excuse... je...mais qui êtes-vous? Qui
vous a permis d'entrer? Où est passée la jeune dame blonde?
LA MORT EN ROSE
C'est par un
bel après-midi de juillet que Rita et Henry prirent possession de leur nouvelle maison. Ils en avaient visité des dizaines
depuis deux mois pour finalement fixer leur choix sur celle-ci. Elle était, il est vrai, un peu à l'écart des autres mais Henry
s'était laissé gagner par le magnifique terrain qui la bordait de tous côtés; il pullulait d'arbres et d'arbustes d'es- sences
diverses. De superbes rosiers fleurissaient à l'arrière de la maison et Rita ne put reporter à plus tard le plaisir de s'en
offrir un bouquet.
Sitôt les dernières boîtes rangées, elle sortit avec une paire de cisailles et un panier d'osier.
Une petite brise charriait des effluves odorantes et Rita se sentit un moment prise dans un vertige de senteurs plus
ou moins fortes. Elle coupa une douzaine de boutons de roses rouges puis, comme elle allait tourner les talons, remarqua
un minuscule rosier à demi dissimulé sous un autre beaucoup plus garni et feuillu. Une seule rose se détachait du feuillage
vert sombre, mais quelle rose! Ses pétales d'un rose orangé accusaient de légères ner- vures violacées, un peu comme
de petites veines en saillie. Rita se laissa tenter et la déposa au milieu de ses consoeurs dans le panier.
Une
fois à l'intérieur, elle bisauta les tiges et les arrangea dans un vase de cristal. La rose orangée contrastait vivement
au milieu des autres et Rita, après avoir rangé le vase sur la table du salon, la retira du bouquet pour l'examiner
de plus près. Henry, qui en avait terminé avec le sous-sol, la trouva en pleine concentration.
- Dis donc, en
voilà un beau bouquet!
Rita lui montra la rose qu'elle tenait à la main.
- Regarde. On dirait presqu'elle vit.
Son parfum est assez par- ticulier; on dirait une odeur de cannelle. Tiens, sens-la. - Très particulier, en effet.
Rita
la remit dans le bouquet et tous deux se dirigèrent vers la cuisine pour une tasse de café bien méritée.
La sonnerie
du téléphone résonna une demi-heure plus tard. Leur fille Suzanne s'inquiéta au bout de quelques minutes de ne pas pouvoir
les joindre. Elle se contenta pourtant de remettre à plus tard son entretien.
Elle se reprit en début de soirée
et cette fois, n'obtenant pas de réponse, décida de se rendre au domicile de ses parents. L'automobile de son père était
bien garée dans l'allée, aussi entra-t-elle sans frapper à la porte.
- Coucou, me voilà.
Le silence qui lui
répondit la mit immédiatement mal à l'aise en plus d'une étrange odeur qui flottait dans l'air. Elle s'avança lentement
vers la cuisine tout en plissant le nez.
Suzanne se figea brusquement sur place, les yeux agrandis par l'horreur
et le dégoût. Seul un faible gémissement franchit ses lèvres crispées. Ses parents gisaient, violacés et gonflés, près de
la table. Après un bref moment de panique, elle se dirigea tant bien que mal vers le téléphone où elle put, malgré ses doigts
gourds, composer le numéro d'urgence.
Les policiers, après avoir fouillé la maison, durent s'avouer vaincus; pas
le plus petit indice pouvant expliquer le décès de ces gens. Selon eux, l'autopsie s'avérait nécessaire pour élucider
le mystère entourant l'état des corps.
Après avoir répondu aux quelques questions de routine qui lui furent posées,
Suzanne put enfin repartir. Elle remarqua de suite le bouquet du salon. Elle s'en approcha et, devant la beauté de l'unique
rose orangée, demanda au policier qui la raccompagnait, si elle pouvait l'emporter, ce qui lui fut accordé. On lui offrit
même de la conduire chez elle mais Suzanne préféra demeurer seule.
Pourtant, à mi-chemin, elle dû immobiliser son
véhicule; sa vue était embrouillée et elle ne contrôlait plus les tremble- ments de son corps. Le parc lui sembla propice
à apaiser ses nerfs, aussi sortit-elle faire quelques pas, la rose sur son coeur. Elle se dirigea vers le banc, près
d'un vieux chêne, et s'y laissa tomber lourdement. Son regard demeura dans le vide pendant un moment puis se reporta
sur la rose. Son odeur doucâtre lui donna la nausée, aussi la laissa-t-elle tomber à ses pieds.
Un gamin qui
sortait du parc remarqua la dame affaissée sur le banc. Il s'en approcha doucement, comme pour ne pas l'éveiller, jusqu'à
ce qu'il vit et ramassa la jolie fleur sur le gazon.
L'enfant, satisfait de sa trouvaille, tourna les talons et s'empressa...d'aller
l'offrir à sa mère.

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