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LE TRAIN DE
LA DERNIERE CHANCE
¨Tous les trains en partance pour Chicago sont annulés.¨ clama une voix
féminine dans le haut-parleur.
Paul Saindon, qui attendait depuis plus d'une heure le train qui devait l'éloigner à
jamais de son minable patelin (qui l'avait vu naître et entendu maudire cette misère qu'il traînait comme une tare depuis
l'enfance) empoigna une petite valise et se dirigea vers un guichet vacant.
- Mais je dois partir ce soir même, Monsieur.
C'est de la plus haute importance, dit-il à l'employé en tentant de garder son calme.
- Vous n'êtes pas sans savoir,
Monsieur, que le mauvais temps empêche tous les transporteurs publics d'accomplir leur itinéraire régulier. Vous me voyez
désolé de ce contre-temps mais nous n'y pouvons malheureusement rien, lui expliqua l'homme que des années de service avait
rendu imperméable aux récriminations des voyageurs.
Pourtant, devant la mine renfrognée du client, l'employé, après
quelques secondes de réflexion, lui offrit une alternative.
- Il y aurait peut-être un moyen de vous dépanner mais
je dois vous informer que le prix du billet est beaucoup plus onéreux que celui que vous détenez présentement.
Il n'eut
pas à attendre longtemps la réponse.
- Peu importe ce qu'il m'en coûtera. Je veux quitter cette ville aujourd'hui
même et ne jamais y remettre les pieds.
- Très bien, Monsieur. Contre 200$ de plus je peux encore vous obtenir une
place dans le train qui doit d'ailleurs partir dans un peu moins de dix minutes. Ne vous méprenez pas, ce n'est pas un train
de circuit régulier et il se peut que le trajet soit ponctué de nombreux arrêts.
- Je suis persuadé qu'il fera l'affaire.
Je vous remercie de votre amabilité.
Paul paya l'employé et se rendit à la porte qui lui fut indiquée. Seul un
autre passager y attendait, lequel n'eut pour Paul qu'un bref regard.
Le train fit son entrée en gare à l'heure dite.
Les quelques gens qui en descendirent parurent à Paul légèrement surpris d'être là mais vivement soulagés. Il mit cette attitude
sur le compte de la tempête et, serrant toujours contre lui sa petite malette noire, monta dans un wagon.
Celui-ci
était désert et Paul en était d'autant plus heureux qu'il ne souhaitait pas devoir faire la conversation. Tout ce qu'il désirait
en fait était de se laisser aller à la rêverie, imaginer ce que serait sa nouvelle vie maintenant qu'il avait réussi le coup
parfait (et de cela il en était convaincu). On ne s'apercevrait jamais de la fraude qu'il avait si subtilement montée avec
les années, même les livres de comptabilité ne le dénonceraient jamais non plus que ses confrères de travail qu'il avait quittés
depuis une semaine.
Pour eux, il représentait le type parfait de l'employé sur lequel on pouvait toujours compter pour
répondre aux besoins pressants du service. Il avait accès à tous les livres de l'entreprise et personne n'osait jamais mettre
ses compétences en doute non plus que son intégrité. En quinze ans, il avait patiemment mais ignominieusement fait des transferts
d'argent et il se retrouvait maintenant plus riche d'un millier de dollars. Pour son employeur, il était Paul Saindon, un
travailleur comme les autres; pour sa banque, il était
Christian Rainville, un industriel comme tant
d'autres.
Le train démarra doucement et Paul s'enfonça
plus profondément dans la banquette moelleuse du compartiment. La chaleur aidant, il fut rapidement gagné par l'envie de fermer
les yeux et de se laisser bercer par le roullis du train.
Il fut réveillé en sursaut par ce qui lui sembla être le
tintement d'une cloche ou, plus exactement, par son glas. Son premier geste fut pour s'assurer que la petite valise se trouvait
toujours à ses côtés. Ce faisant, son regard glissa vers le paysage qui défilait à l'extérieur. Jamais une telle horreur
n'avait de près ou de loin hanté ses cauchemars les plus mémorables.
Le sol n'était qu'un magma de lave noire séchée
sur lequel grouillaient des êtres difformes, chacun de ces spécimens se démenant pour rattraper quelque chose qui échappait
à la vue de Paul. Quelques-uns étaient aveugles et se déplaçaient lentement tandis que d'autres claudiquaient et que des embûches
invisibles ralentissaient dans leur course. Ils semblaient ne jamais prendre de repos et ceux qui daignaient s'arrêter un
moment démontraient des signes évidents d'une atroce souffrance.
Paul en était là de ses observations lorsque la
porte de son compartiment s'ouvrit livrant passage à l'employé préposé
à la vérification des billets. Il lui tendit
le sien que l'homme regarda d'un oeil sceptique.
- Vous êtes du prochain arrêt, Monsieur. - Vous devez faire erreur.
Je me rends à Chicago. - Il n'y a aucune erreur, Monsieur. Mais je vois que vous n'êtes pas informé du but de ce voyage.
Ce train en est un de la dernière chance si vous voyez ce que je veux dire! Seuls les ges qui ont causé du tort aux autres
y sont admis et comme je le disais un peu plus tôt, ils ont l'opportunité de corriger immédiatement leur penchant s'ils veulent
terminer le voyage à bord de ce train. Dans le cas contraire, je n'ai pas à vous décrire davantage leur sort. Je crois que
vous êtes tout-à-fait capable de tirer vos propres conclusions après ce que vous venez de voir. J'aimerais toutefois vous
préciser qu'en cas de non-respect de notre entente, un autre voyage vous sera imposé et de celui-ci on ne revient jamais.
Est-ce que vous acceptez de réviser vos positions?
- Mais, Monsieur, je ne vois pas de quoi vous
voulez parler! s'écria Paul outragé. - Ne prenez pas cette contenance avec moi, cher Monsieur. Toute dissimulation est
inutile et vous ne feriez que
compliquer encore plus votre situation. -
Bon, très bien. Je vais rendre ce que j'ai pris, mentit Paul, croyant ainsi mettre fin à la conversation. - Si vous
voulez bien m'accompagner; il en sera fait selon votre bonne volonté.
Le train s'immobilisa et les portes s'ouvrirent
mais Paul n'en franchit pas le seuil. Devant lui se dessinait le paysage entrevue quelques minutes plus tôt.
-
Etant donné votre mauvaise collaboration, vous devrez y faire un petit séjour qui, j'ose l'espérer, vous mettra dans de meilleures
dispositions lors de notre prochain passage...en autant, bien sûr, que nous ne soyons pas retardés par la tempête...
-
C'est bon, c'est bon. Je promets de tout remettre en place
dès demain, cria Paul que les vapeurs commençaient
à faire larmoyer. - Voilà qui est raisonnable, Monsieur. Vous pouvez maintenant descendre.
Paul, après un
court instant d'hésitation, se rua vers la sortie sans demander son reste et...fut surpris mais soulagé de retrouver la gare
qu'il avait quittée quelques instants plus tôt.....
FATALITÉ QUAND TU NOUS TIENS
La fatalité existe-t-elle vraiment? Si la question m'était posée,
je vous répondrais qu'elle m'est, encore aujourd'hui, un
sujet de réflexion désarmant.
J'ai perdu un ami de longue date dans des circonstances
assez dramatiques et je dois l'avouer, d'un certain côté,
totalement imprévisibles. Pour vous donner une meilleure
vision des faits, je dois retourner quelques semaine en
arrière alors que nous nous étions rendus sur un terrain
vague profiter du passage d'un cirque.
Je n'ai pas à vous décrire l'engouement qui s'empare des
gens pendant tout le temps que gronde cette énorme boîte à
surprises. Dès son arrivée, la ville avait ressenti une
poussée d'électricité dans l'air; les enfants, surtout, ne
tenaient plus en place, envahissant le terrain bien avant
que les kiosques et les manèges ne soient fin prêts.
Nous étions à déambuler tranquillement lorsque Richard me fit
part de son désir d'aller voir la diseuse de bonne aventure.
N'étant pas particulièrement attiré par ce genre de personne,
je lui fis remarquer qu'il y avait déjà passablement de gens
qui attendaient et qu'il serait préférable de repasser plus tard.J'avais bon espoir que les prochains kiosques retiendraientsuffisamment son attention pour qu'il en
oublie celui-là.
Ce fut vrai jusqu'à ce qu'un couple qui passait près de
nous mentionna le nom de Madame Rose. Je me souviens que ce
nom eut sur moi l'effet d'une douche froide. Richard me
prit par le coude et je n'eus pas d'autres choix que de le suivre.
- Mais Richard, insistai-je, crois-tu vraiment que ce
qu'elle pourrait te dire vaudra les dix dollars que tu lui donneras?
- Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, me répondit-il
de façon désinvolte.
Je le vis si excité que je compris qu'il était vain de ma part de m'y opposer.
Un client quittait justement la tente et manifestait
ouvertement sa satisfaction. D'après ses dires, Madame
Rose était absolument extraordinaire, une voyante comme
il n'en avait jamais vue. Les propos de l'individu finirent par piquer ma curiosité et je résolus de
profiter moi aussi du supposé grand talent de la dame.
Tandis que Richard s'entretenait avec elle, je portai, bien malgré moi, l'oreille à ce que le dernier client
racontait. Il ne s'était guère éloigné et, n'ayant en rien perdu de sa volubilité, confiait quelques détails de son entretien à son ami. Je ne sais pas
pourquoi je sentais que son exubérance cachait autre
chose et, à l'écouter, j'en vins à percevoir un certain malaise, voire même de la peur.
Sur le moment, je me suis dit que Madame Rose avait dû
lui prédire un événement désagréable. Puis, à mesure que
les minutes passaient, je le vis jeter des regards de plus en plus fréquents autour de lui, comme s'il
appréhendait quelqu'un ou quelque chose. Finalement, il
coupa court à son discours et partir d'un bon pas vers
la sortie. Les dernières paroles qui me parvinrent faisaient allusion à des ballons qu'il devait éviter.
J'en étais à réviser mes positions, à savoir si je désirais
vraiment connaître mon avenir, lorsque Richard me tapa sur
l'épaule.
- C'est à ton tour, vieux frère.
J'hésitai un moment puis, à contre-coeur, pénétrai dans la
tente. Les lieux étaient faiblement éclairés et ne comportaient qu'une table et deux chaises, le tout baignant
dans un silence parfait. Une lourde draperie tombait derrière
la table sur laquelle trônait une boule de cristal. J'allais
tourner les talons lorsqu'elle surgit du fond de la pièce.
Elle me désigna d'une main lourdement baguée la chaise
qui lui faisait face et ne me quitta plus des yeux pendant ce qui me parut une éternité.
Je me sentais mal à l'aise car j'avais la très nette impression qu'elle pouvait voir jusqu'au fond de mon être.
Elle pencha finalement la tête et frotta de ses longs doigts ridés la boule transparente. Etais-je à ce point
impressionné qu'il me sembla voir briller une flamme au
beau milieu de la sphère.
- Détendez-vous, jeune homme; je n'en serai que plus précise, me dit-elle d'une voix enrouée.
Ces paroles, loin de m'apaiser, ne firent qu'ajouter à mon malaise.
Elle commença lentement, me dressant un portrait somme
toute assez flatteur de ma personnalité, de mes aptitudes et de mes aspirations. De temps à autre, elle levait les
yeux et toujours son regard me fouillait, me laissant un grand frisson dans le dos.
A la toute fin de la séance, sa voix se fit subtilement plus rauque et voilà à peu près le propos qu'elle me tint.
- Je ne voudrais pas vous effrayer mais vous prévenir.
Vous devez pendant quelque temps éviter tout contact, d'une manière ou d'une autre avec...
La fin de la phrase demeura en suspend dans l'air, rendue
inaudible par le hurlement d'une sirène.
Instinctivement, je tournai la tête et lorsque je lui fis à nouveau face, elle tendit la main dans un geste sans
équivoque. J'étais beaucoup trop heureux de prendre congé
pour offrir une quelconque résistance, la payai et sortis.
Richard m'attendait impatiemment et m'entraîna de suite
vers un manège. Je lui expliquai que je n'étais pas d'humeur à me laisser étourdir par cette mécanique.
- Tu n'y es pas du tout. Il y a eu un accident!
Effectivement, une foule s'était rassemblée près de la
grande roue. Nous nous approchâmes du mieux que nous pûmes,
jouant du coude pour enfin nous retrouver aux premiers
rangs. Je ne pouvais encore voir la victime, les brancardiers s'affairant à installer le corps sur une
civière. A force de contorsions, je pus enfin apercevoir le visage de l'homme.
Mon sang ne fit qu'un tour lorsque je reconnus le jeune homme volubile.
Déjà on le recouvrait et la civière fut introduite dans l'ambulance. Je m'enquis de la cause de l'accident
auprès de mon voisin.
- Tout cela pour une histoire de ballon!
Je ne pus en apprendre davantage, son amie semblant pressée
de quitter les lieux. Ce ne fut que beaucoup plus tard dans la soirée que j'appris qu'en voulant rattraper le ballon
d'un gamin, le jeune homme avait buté contre un conduit de fils électriques endommagé.
Troublé par ce qui venait de se passer, je m'informai auprès de Richard s'il lui avait été conseillé d'être prudent.
- Maintenant que tu m'en parles, oui. Mais je vois mal comment un simple livre pourrait me porter malchance.
Dans tout ça, il faut en prendre et en laisser car on deviendrait vite paranoïaque.
Je n'étais pas pour autant rassuré.
Je ne revis Richard que le mercredi suivant, à la fin des cours.
- Tu vois la jolie blonde là-bas? Elle vient d'arriver de
Montréal et s'est inscrite au collège. Nous avons les mêmes
cours et, entre toi et moi, j'aimerais beaucoup lui faire un brin de causette.
Il était alors d'excellente humeur et décidé à la suivre un bout de chemin.
Le temps était à l'orage et un vent violent s'était levé, soulevant des tourbillons de poussière tout autour de nous.
Bientôt des gouttes de pluie commencèrent à tomber et j'aurais volontiers abandonné, mais connaissant sa
détermination, je continuai de le suivre.
Comme la pluie menaçait sérieusement, la blonde enfant
enfila son imperméable. Ce faisant, elle échappa, sans y prendre garde, un livre de poche. Il n'en fallut pas
plus pour que Richard s'élance pour le ramasser.
Il venait à peine de se pencher qu'un grincement, immédiatement
suivi d'un glissement, me fit lever les yeux. En moins de deux secondes l'enseigne publicitaire d'un grand magasin
s'était détachée et happait Richard de plein fouet.
Vous en savez maintenant autant que moi. Ce que je puis
encore vous apprendre c'est que j'ai abandonné mes cours
et que je demeure, depuis ce fameux jour, entre les quatre murs de ma chambre. Et vous savez pourquoi?
Je crois en la fatalité!


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