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L'OMBRE DE LA LUMIÈRE
L'ombre s'étendait,
gracieuse et large, sur un sol desséché. Pas un bruit, pas un son, elle recouvrait de son corps nébuleux toute chose se trouvant
sur son passage. Plus elle avançait et plus son humeur s'enflait car elle semait, dans sa course folle contre la montre, une
terreur sans nom.
Jonathan s'amusait à regarder les fourmis entrer et sortir d'un monticule de sable non loin de chez
lui. La température était très chaude pour un mois de juin et l'enfant sentit bientôt la soif le gagner. Pieds nus, il sautilla
jusqu'à la véranda car le soleil tapait dur sur la terre privée d'eau depuis une semaine. Seul un gros nuage blanc inoffensif
glissait doucement dans un ciel résolument bleu.
La porte tourna bruyamment sur ses gonds et une bouffée de chaleur
l'agressa dès son entrée. Ses parents étaient à travailler à la ferme mais il était assez grand pour se servir tout seul.
Un gobelet avait été placé à sa portée par sa mère mais aujourd'hui, elle avait oublié de remplir le pichet d'eau. Il n'aimait
pas avoir à descendre au sous-sol où étaient entreposées les réserves d'eau depuis que celle du robinet avait été déclaré
non potable suite à un bris d'aqueduc. Sa soif l'emporta sur sa résistance et il descendit bravement à la cave.
Des
contenants d'eau de toute grosseur étaient alignés contre le mur et Jonathan dû faire un effort supplémentaire pour s'en approcher,
piétinant sur le ciment froid et crevassé. Il se saisit de la plus petite bouteille qu'il pu trouver et revint sur ses pas.
Aucune lumière extérieure ne perçait jamais l'unique fenêtre aux carreaux barbouillés d'herbe et de boue, ce qui ne lui aidait
pas à se sentir à l'aise en ce lieu.
De retour dans la cuisine, il se versa, à même la bouteille, un verre d'eau qu'il
but d'un trait. Ce faisant, son regard se porta sur la cage de son hamster qu'il avait déposée ce matin sur une table basse
près du téléviseur.
Il reprit un peu d'eau et alla remplir son abreuvoir malgré qu'il se rappela l'avoir fait la veille
avant de se coucher. Le contenant était vide et le petit animal n'y était plus. Jonathan pensa qu'il devait s'être caché sous
l'amas de sciure de bois accumulé dans un coin de la cage et retourna à ses jeux du moment.
Grattepoil, le chien
des Beaulieu, aimait bien venir jouer avec lui lorsqu'il réussissait à se défaire de son attache. Il avait reniflé la présence
de l'enfant et concentrait tous ses efforts à tirer sur sa vieille laisse que ses maîtres s'entêtaient à réparer à chaque
escapade. Il s'arrêta brusquement, tous ses sens en éveil. Il gémit doucement et reprit avec plus d'ardeur ses secousses pour
tenter de se libérer. Après quelques essais infructueux, ses gémissements enflèrent de plus bel et alertèrent finalement son
maître occupé à laver sa voiture.
- ¨Suffit Grattepoil, arrête!¨
Mais le chien n'arrêta pas pour autant son
raffut. Excédé, l'homme laissa tomber le boyau d'arrosage et vint vérifier la cause de tout ce remue-ménage. Le chien, qui
l'avait vu s'approcher, s'était un peu calmé.
Maintenant, il grattait furieusement le sol et gémissait de plus en
plus devant celui qui se tenait à quelques pieds de lui, un corps que la vie avait déserté et laissé comme une statue de sel
au milieu de son élan.
L'instant d'après, la forme s'écroula comme un château de sable, se réduisant à un petit tas
de poussière. Lui-même n'eut guère le temps de se défiler; une fois le nuage passé, il ne resta plus que son collier.
Jonathan
s'était rassis près du monticule de sable; il n'y avait plus aucune activité, comme si les fourmis avaient complètement déserté
le secteur. Il creusa de ses mains le sable dans l'espoir de les faire sortir, peine perdue. Il resta à contempler le trou,
cherchant une explication qui ne vint pas.
Ce fut le silence qui éveilla son attention, un silence plutôt inhabituel.
Se relevant lentement, il tendit l'oreille; aucun bruit ne venaitde la grange où ses parents étaient à déplacer les balles
de foin afin de faire place à la nouvelle récolte.
Il macha vers les vieux bâtiments, s'attendant à tout moment de
voir sortir l'un de ses parents. Le soleil pénétrait loin à l'intérieur, par la grande porte, mais où qu'il porta les yeux,
rien ne bougeait. Il appela: sa voix résonnait étrangement, comme étouffée. Il aperçut, à quelques pas de lui, les deux bêches
qu'utilisaient ses parents un peu plus tôt dans la journée. Il y avait aussi deux tas de sable. Il les toucha du bout de
son pied, se demandant d'où cela pouvait bien provenir.
Le plancher de la grange était fait de ciment et, mis à part
les brindilles de foin, tout était relativement propre. Il sentit monter en lui les premiers frissons de la peur; sa gorge
se noua lorsqu'il voulut à nouveau parler. Il tourna les talons et courut se réfugier dans la maison. Il ferma la porte sans
regarder derrière lui et alla se cacher sous son lit.
L'ombre, que projetait le nuage blanc, devint de plus en plus
opaque à mesure qu'elle délestait les êtres de leur sève de vie.
Tremblant de tout son petit corps, Jonathan n'entendit
pas tout-de-suite frapper à la porte. Ce furent bientôt des martèlements qui suivirent, puis des cris. La peur l'empêcha tout
d'abord de bouger mais les éclats de voix lui parurent familiers et lorsque la porte heurta violemment le mur, il hurla aussi
fort que le lui permirent ses poumons.
Madame Beaulieu faillit perdre l'équilibre dans son élan pour forcer la porte,
non pas qu'elle fut verrouillée, mais sa frayeur l'empêchait de réagir normalement.
-¨Jonathan? Jonathan, où es-tu?
Réponds-moi pour l'amour de Dieu.¨ -¨Je suis ici, sous le lit, venez vite...¨
Elle le trouva recroquevillé contre
le mur, tel un animal sans défense.
-¨Que fais-tu là? Où sont tes parents? Quelqu'un peut-il me dire ce qui se passe?¨ -¨Je
ne sais pas. Je suis tout seul.¨ -¨Tu n'es plus seul maintenant mon petit. Je suis là.¨ et elle lui tendit la main.
Jonathan
fut trop heureux de sentir la chaleur de son étreinte et se laissa bercer un moment. -¨Viens avec moi. Je vais nous conduire
au village et tenter d'avoir quelque explication.¨ et pour elle-même : ¨il doit bien y en avoir une.¨
-¨Vos réserves
d'essence sont toujours au sous-sol, n'est-ce pas?¨ -¨Oui¨ répondit l'enfant, espérant qu'elle ne lui demanderait pas d'y
descendre une nouvelle fois. -¨Je reviens tout-de-suite. Attends-moi bien sagement.¨
Jonathan revint dans sa chambre
y chercher ses chaussures. Tandis qu'il tentait tant bien que mal de les lacer, la pièce s'obscurcit rapidement mais seulement
dans la portion où il se trouvait. Il leva la tête et vit cette chose, cette ombre presque solide qui pénétrait par sa fenêtre.
Il
recula sans bruit contre le mur, avec l'impression bien nette que cette masse grise le cherchait. Il eut envie de crier mais
n'en fit rien. L'ombre entreprit de faire le tour de la chambre en glissant contre les murs. L'enfant la sentait impatiente
de le trouver et ne voyant pas comment il pourrait s'en sortir, ferma les yeux. Il pouvait l'entendre s'insinuer dans toutes
les ouvertures sur son passage et ce son qu'elle émettait, une sorte d'aspiration, lui fit bien malgré lui porter la main
à sa bouche pour ne pas hurler.
L'ombre, qui se trouvait maintenant près de l'armoire-penderie, sentit le mouvement
et se jeta littéralement...sur la porte-miroir. Celle-ci vola en éclats et lorsque le dernier morceau eut touché le sol, l'enfant
rouvrit les yeux. Il ne restait plus de l'ombre meutrière qu'un tas de poussière au milieu des débris.
Jonathan referma
la porte de sa chambre et attendit patiemment que sa voisine revienne le chercher.
LA RECOMMANDATION
Yvan
était sans travail depuis plus d'un mois lorsqu'il reçut une lettre par courrier recommandé. Elle émanait d'un bureau
de notaires dont l'étude se situait à Grand City. Cette petite ville ne lui était pas inconnue, sa mère lui ayant souvent
parlé d'un frère aîné qui y gérait la ferme familiale.
Il s'empressa de décacheter l'enveloppe et fut agréablement
surpris d'y lire que ce même oncle lui léguait sa terre et tous les bâtiments. Yvan était lui aussi fils de cultivateurs
et n'eut été son désir d'entreprendre des études en administration, il aurait assuré la relève sur la ferme paternelle.
A la mort de ses parents, pourtant, tout avait été mis en vente et laissé aux plus offrants, ce qui lui avait été d'une
aide précieuse sur le moment.
Ce legs l'étonnait plus ou moins; oncle Edouard avait deux fils lesquels s'étaient dits
être dépourvus de tout intérêt pour l'agriculture et ce, dès leur plus jeune âge. Tout compte fait, il devaitavouer que cet
héritage tombait bien, ses économies étant sérieusement entamées. Qui plus est, la saison des récoltes approchaient ce qui
le libérait des tâches reliées au labour et à l'ensemencement.
La lettre se terminait par une invitation à se présenter
dans les plus brefs délais au bureau du susdit notaire pour la lecture du testament.
Dès le lendemain, Yvan jeta pêle-mêle
quelques vêtements dans son sac de voyage et prit l'autobus pour Grand City. Il avait eu soin, toutefois, de contacter Jocelyne,
sa voisine de palier et amie, lui demandait de rassembler ce qui restait de ses affaires personnelles et d'attendre ses
instructions quant à leur prochaine destination.
A peine débarqué dans la petite ville, il se rendit à l'adresse qu'on
lui avait mentionnée. Il fut immédiatement introduit dans le bureau de Maître Jutras qu'il trouva baignant dans un épais
nuage de fumée. Le petit homme au crâne luisant de sueur lui désigna un fauteuil puis se replongea dans la lecture du document
qu'il tenait en main.
- ¨Je suis heureux que vous ayez pu vous libérer aussi vite, Monsieur Bernard. Voyez-vous, je
dois quitter la ville dans quelques jours et je ne voulais pas laisser ce dossier intraité avant mon départ. Etant donné
que vous êtes l'unique héritier de feu Edouard Mainville, je vais tout-de-suite procéder à la lecture de ses dernières volontés.¨
D'une
voix quelque peu éraillée, il lui fit lecture du document puis lui tendit une enveloppe.
- ¨Cette lettre doit vous
être expressément remise avant votre départ pour la ferme. Votre oncle m'a fait promettre de vous la donner personnellement
en me recommandant de vous en faire prendre connaissance immédiatement.¨
Yvan fut conduit par le notaire dans une petite
pièce attenante et, laissé seul, il défit le seau rouge et entreprit de déchiffrer l'écriture de son oncle.
¨Cher neveu.
Maintenant que te voilà propriétaire de ma ferme, je voudrais te faire certaines recommandations qui s'imposent. Cette
terre a toujours appartenu à la famille, depuis des générations et des générations, et n'ayant pas eu la chance de mettre
au monde des enfants capables de la faire prospérer, je te la confie en sachant déjà qu'elle sera entre bonnes mains.
Si tu suis bien mes conseils, tu n'auras jamais à t'inquiéter de la récolte qui sera toujours des plus prometteuses. Dès
l'arrivée du temps favorable, tu laboureras et ensemenceras le sol puis tu n'y remettras plus les pieds jusqu'à la saison
des récoltes. Je le répète, tu n'y remettras plus les pieds, sous aucun prétexte, avant la récolte. Le sol est riche et ne
nécessitera aucun autre effort de ta part pour en améliorer la productivité. Sur ces mots, je te saurais gré de transmettre
les mêmes recommandations lorsque viendra le temps pour toi de choisir un successeur.¨ Le tout signé d'un gribouillis illisible.
Yvan
rangea la lettre dans son sac et, à sa demande, le notaire lui indiqua l'emplacement de la ferme. Tout au long du trajet,
qu'il dû couvrir d'abord en autobus puis en taxi, la recommandation occupa sa pensée et il chercha en vain une explication
logique à cette interdiction.
Une fois sur les lieux, un rapide tour du propriétaire le laissa perplexe. La maison
était parfaitement habitable en ce sens qu'elle avait l'air de n'avoir jamais été quittée. Les conserves abondaient et partout
régnait une propreté indiscutable. A l'extérieur, le champ de maïs s'étendait à perte de vue et point n'était besoin d'être
expert pour juger des résultats; ils seraient surprenants.
Sa première nuit fut relativement calme malgré le temps
qu'il mis à apaiser le cours de ses pensées.
Une bonne odeur de café vint le tirer du lit au lever du soleil. Qui était
dans la maison? Il enfila rapidement pantalon et chandail et descendit sans faire de bruit à la cuisine. Une dame entre deux
âges était à dresser la table.
- ¨Feu votre oncle, que Dieu ait son âme, m'a demandé d'entretenir la maison le
temps qu'il faudra. Ne vous inquiétez pas pour les gages, tout a été prévu et soyez assuré que je saurai me faire aussi petite
que possible.¨
Yvan, ne sachant trop que répondre, la remercia et remonta faire sa toilette. Lorsqu'il revint, il était
seul; son déjeuner était prêt mais aucune trace de la dame. Ce qui le tracassait surtout c'était qu'il n'avait vu aucun
voisin à moins de dix kilomètres de la ferme et qu'il n'avait non plus entendu de moteur tourner annonçant le départ de
la vieille.. Toute cette histoire commençait à lui être franchement désagréable mais après avoir avalé son repas, il
se sentit d'humeur conciliante. Décrochant le téléphone, il composa le numéro de sa voisine et lui donna les coordonnées
pour son bagage.
Quelle ne fut pas sa surprise de la voir arriver en début de soirée.
- ¨Tu pardonneras ma curiosité,
j'espère. Je n'ai pas pu résister à l'envie de venir jeter un coup d'oeil.¨ - ¨Mais tu es la bienvenue Jocelyne.¨
Etant
donné l'heure tardive, Yvan l'invita à passer la nuit ce qu'elle accepta de bon coeur.
Il dormit mal cette nuit-là.
Il lui sembla entendre des bruits inhabituels par sa fenêtre ouverte. Il n'osa toutefois pas se lever et se contraignit plutôt
à fermer les yeux. Le sommeil le gagna finalement mais fut perturbé par d'horribles cauchemars au cours des- quels la ferme
prenait figure humaine et avalait tout ce qui lui tombait sous la dent. Il s'éveilla en sueurs, le corps en proie à d'incontrôlables
tremblements.
Il était encore tôt et Yvan resta étendu un moment, le temps de reprendre son calme. Puis, il se leva,
enfila des vêtements propres et descendit à la cuisine. Le déjeuner était fin prêt et remplissait la pièce d'agréables
odeurs. Il remarqua sur l'évier un couvert utilisé. La vieille dame aurait-elle négligé de le laver? Mais pris d'un doute,
il remonta à l'étage et frappa à la porte de son amie. N'obtenant pas de réponse, il y risqua un oeil; le lit était
défait mais aucune trace de Jocelyne.
Au même moment il y eut un cri qui ne laissa aucun doute à Yvan sur son auteur.
Il s'élança vers la fenêtre pour constater avec stupeur qu'elle s'était aventurée dans le champ. Il vit son chandail rouge se
détacher au milieu des plants très serrés. Il cria son nom mais les appels répétés et horrifiés de Jocelyne lui signifièrent
qu'elle était sous l'effet d'une grande panique.
Yvan dévala l'escalier et se rua à l'entrée du champ que gardait stoïquement
un grand épouvantail de paille. Il ne s'immobilisa que le temps de chasser de son esprit la recommandation de son oncle. Les
longues feuilles du maïs le fouettaient au passage, lui lacérant les bras et le visage. Chacun de ses pas produisait dans
la terre meuble un bruit de succion qu'il évita d'analyser dans sa hâte de rejoindre rapidement sa voisine.
Un autre
épouvantail se dressait fièrement devant lui et les cris semblèrent provenir de cet endroit. Il allongea le pas et s'arrêta
net devant le mannequin. Les cris avaient cessé. Seul lui parvenait un étrange bruit de mastication sur sa droite. Il tourna
la tête et vit avec horreur s'enfoncer la tête de son amie.
Le souffle court et le coeur au bord des lèvres, Yvan
allait tourner les talons quand il constata que ses pieds ne suivaient pas le mouvement. Il tenta vainement de les soulever
mais ce fut l'effet contraire qui se produisit. Il leva la tête en entendant s'agiter l'épouvantail. Celui-ci remuait
imperceptiblement, comme secoué de frissons. L'instant d'après, sa peur décupla lorsqu'il vit les yeux bouger et se fixer,
vides, sur lui. Il cessa du coup de s'enfoncer, comme s'il lui avait été donné un sursis.
Une voix caverneuse surgit
alors du corps de paille. Le message fut bref et produisit sur Yvan le même effet qu'à un condamné à mort:
- ¨Je t'avais
prévenu¨...
AUTOMATISME
La
compagnie Mathews avait acquis, au cours des années, un système informatique des plus sophistiqués qui ne nécessitait qu'un
seul opérateur malgré sa structure assez complexe. Cette compagnie se spécialisait dans l'import-export et possédait un chiffre
d'affaires plus qu'enviable.
Jean-Guy Marceau fut engagé en juillet pour combler le poste vacant d'informaticien. Il
venait de terminer ses études et dû à ses résultats bien au-dessus de la moyenne avait bon espoir de se trouver un bon poste.
C'est donc avec un enthousiasme débordant qu'il fit son entrée à la compagnie, se promettant de se surpasser en toute chose.
Il
était maintenant en poste depuis trois mois lorsqu'il constata un mouvement assez impressionnant de personnel. Il s'en ouvrit
auprès d'un confrère de travail, André, qui lui, avait été engagé quelques semaines avant son arrivée.
- ¨T'as remarqué
le roulement de personnel dans nos bureaux?¨ - ¨Pour sûr. J'ai fait ma petite enquête et on m'a fait comme répose que la
plupart des employés n'étaient ici que pour assurer leur formation et qu'ils étaient par la suite transférés dans les filiales
de la compagnie.¨
Jean-Guy trouva la réponse satisfaisante, sans toutefois réussir à ne plus y penser. A force d'observation,
il s'aperçut que certains employés présentaient un brusque changement de person- nalité et que ce changement coïncidait
immanquablement avec un départ. En fait, tout se déroulait subtilement; la personne diminuait peu à peu ses contacts avec
le reste du personnel, devenait un travailleur acharné et ne présentait jamais le moindre signe de fatigue ou d'impatience.
Il
avait parfois l'impression d'être dans une immense ruche où chacun vaquait à ses tâches sans déranger son voisin. André lui
avoua partager lui aussi cette vision.
- ¨Il faut croire que le rodage est bien fait.¨ lui avait-il répondu pour
tenter d'expliquer le problème.
André aimait bien badiner et ce trait de caractère l'avait rendu immédiatement sympathique
aux yeux de Jean-Guy. Ils devinrent suffisamment amis pour qu'un jour André lui fasse une confidence.
- ¨Tu ne l'as
pas connue mais j'avais pour amie une jeune femme qui travaillait ici au printemps. Elle était commis de bureau et nous nous
étions très rapidement liés d'amitié. Elle était pleine de vie et avait le don de la communiquer en toute circonstance. Peu
de temps avant son départ, elle m'avait fait à peu près les mêmes réflexions que les tiennes puis n'en avait plus reparlé. Je
n'y avais alors porté qu'un vague intérêt étant nouveau dans le service. Au bout de quelques jours, il devint évident pour
moi qu'elle m'évitait, ne semblant plus vivre que pour son travail. J'ai tout tenté pour attirer son attention mais peine
perdue; elle me répondait toujours aimablement, tout comme elle l'aurait fait sans doute pour n'importe quel étranger de passage. Après
son départ, je me suis renseigné sur sa nouvelle affectation et on m'a répondu que cette information n'était pas disponible.¨
-
¨Il y a effectivement quelque chose qui cloche dans tout ça. As-tu consulté son dossier?¨demanda Jean-Guy en baissant la
voix.
- ¨Il n'existe aucun dossier papier; ils sont tous programmés et personne n'y a accès.¨
_ ¨Je vois. Je
ne peux rien te promettre mais je vais essayer de mettre la main sur sa fiche personnelle. Tu n'as qu'à me donner les détails
nécessaires et je ferai le reste.¨
Le lendemain, il ne revit pas André, ni le jour suivant. Il ne s'inquiéta pas outre
mesure lui ayant trouvé l'air maladif la veille.
Entre-temps, ses recherches du fameux fichier ne donnèrent pas de
résultats jusqu'à ce qu'on lui demande de remplacer un des employés chargé de la saisie des données. Bien sûr, le système avait
été ouvert au préalable en fonction de cette transaction. Il entra les données et les enregistra. Il put observer qu'un
grand nombre d'informations étaient disponibles alors que lui n'en transmettait que fort peu.
Par un heureux hasard,
à la fin de ses transactions, l'ordinateur demanda s'il avait encore besoin de ses services. Comme il était seul dans le département,
il prit le risque d'inscrire les quelques coordonnées de l'amie d'André qu'il avait sous la main.
L'écran se ferma
un moment, ce qui inquiéta quelque peu Jean-Guy, puis le fameux fichier fut devant ses yeux. Il chercha et nota frénétiquement
la cause de la réaffectation en question; tout ce qu'il put trouver fut le nom d'une ville qu'il ne connaissait pas et la
mention ¨transfert accepté¨. Il ne lui serait maintenant plus difficile de trouver l'adresse de la filiale en ques- tion
et de la remettre à son ami.
Ce matin-là, il attendit avec impatience le retour de son collègue. Ce dernier se présenta
avec une demi-heure de retard. Jean-Guy comprit tout-de-suite que quelque chose n'allait pas. Après l'avoir salué, André
se mit au travail et ignora délibérément son voisin. Jean-Guy eut beau faire, tenter de lui glisser les informations tant
attendues, il n'obtint aucune réaction de sa part.
Il le regarda travailler un moment et se fit la réflexion
qu'un robot aurait tout aussi bien pu être assis à la même place. Robot! Ce mot fit écho dans sa tête, lui laissant un
malaise indéfinissable.
André se leva et alla porter quelques volumes sur le bureau de la secrétaire. En se
retournant, son pied accrocha le fil du téléphone et il trébucha; sa tête cogna durement sur le plancher de marbre.
Jean-Guy
fut le premier à s'agenouiller près de lui, la plupart n'ayant même pas remarqué la chute. Le regard d'André était fixe et
ses lèvres bougeaient sans émettre le moindre son. Il lui souleva doucement la tête et une voix monocorde sortit de la bouche
de son ami.
- ¨Programme terminé...programme...terminé.¨
On l'écarta sans ménagement et le corps fut amené.
Le chef de service l'invita à le suivre et ils débouchèrent dans le bureau du directeur. Il lui fut servi un rafraîchissement,
après quoi ce dernier prit la parole.
- ¨Monsieur Marceau. Vous êtes à notre service depuis quelques mois si je ne
m'abuse. Votre travail est de qualité mais votre curiosité est malsaine. Vous nous forcez à précipiter les choses avec les
résultats que nous connaissons.¨ et il désigna du doigt le corps d'André jeté dans un coin du vaste bureau.
- ¨Notre
ordinateur est mécontent et demande que vous soyez pris en charge dans les plus brefs délais.¨
Jean-Guy éprouva quelque
difficulté à bien suivre. Qui dirigeait la compagnie? Ses administrateurs ou l'ordinateur? Tout ce qu'il put encore saisir
de l'entretien était qu'on allait devoir prendre des sanctions à son égard. On lui posa une multitude de questions sur
sa famille auxquelles Jean-Guy ne put que répondre, comme s'il n'arrivait plus à dissimuler aucune de ses pensées.
Il
fut absent deux jours et à son retour personne ne s'inquiéta des raisons. Il distribua des bonjours sur son passage et, arrivé
à son bureau, se mit résolument au travail...
DOUBLE GAIN
¨TU NE T'EN SORTIRAS PAS COMME CA!¨ Les mots dansaient devant ses yeux comme animés d'une vie
propre et Suzanne avait peine à en détacher son regard. La lettre avait été déposée sur son bureau quelques minutes plus tôt,
de cela elle en était certaine, car le document ne s'y trouvait pas à son arrivée.
Comme à son habitude, sitôt son
sac enfermé dans le classeur, elle faisait rapidement l'inventaire de son courrier puis se rendait chercher son premier café
de la journée. L'enveloppe avait été placée bien en évidence sur son agenda. Son nom y apparaissait, griffonné à la hâte mais
inéniablement de la main d'Yvan.
Or, Suzanne savait que cela était impossible.
*****
Trois années d'une fréquentation assidue l'avaient finalement menée au mariage. Elle avait cru bien le connaître,
lui si plein d'entrain, si prévoyant et toujours à échaffauder des projets d'avenir.
Sauf que, la semaine dernière,
elle n'entrait plus dans ses projets. Yvant avait touché une forte somme d'argent de la vente d'actions et du même coup avait
oublié jusqu'à son nom. Il avait fui la maison comme un voleur, n'emportant que ses papiers et les bijoux dont il l'avait
si souvent gâtée.
Des souvenirs surgirent de sa mémoire sans qu'elle les eut sollicités. Suanne se souvint de ce
fameux soir, alorsqu'elle rentrait à pied de son travail. Elle l'avait croisé au volant de son automobile. Une femme l'accompagnait.
Il n'eut pas un regard pour elle et pourtant, il ne pouvait manquer de la voir. Il lui avait semblé plutôt pressé de quitter
le secteur, oubliant même d'effectuer un arrêt obligatoire.
Elle avait pressé le pas; peut-être lui avait-il laissé
un mot. Après maintes recherches et avoir vu le désordre de la chambre à coucher, elle avait finalement compris qu'il l'avait
quittée.
***** L'interphone la ramena brutalement à la réalité; elle était attendue pour débuter la réunion du conseil d'administration.
Suzanne chiffonna le bout de papier et l'envoya valser au fond du tiroir.
Yvan pouvait attendre; il avait tout son
temps.
***** Quelqu'un était entré chez elle et ce quelqu'un avait une clé. Rien n'avait sensiblement été dérangé sauf qu'une
vague odeur acre flottait dans l'air. Suzanne fit le tour des pièces, lentement et avec précaution, évitant tout bruit susceptible
d'alerter l'individu s'il se trouvait toujours dans la maison. Elle ouvrit finalement la porte de sa chambre, tendit l'oreille
quelques instants et y risqua deux pas. L'odeur était ici plus soutenue et Suzanne sentit tous ses sens en éveil.
Des
yeux, elle fit le tour de la pièce. Son regard s'arrêta sur le miroir de la commode. Il y avait un message à son intention,
écrit en gros caractères avec son bâton de rouge: ¨Nous nous reverrons bientôt.¨
Suzanne serra les poings et
se dirigea d'un pas décidé au sous-sol. Elle marcha vers la chambre froide dont elle ouvrit toute grande la lourde porte de
bois.
- ¨Et que crois-tu être en mesure de faire maintenant?¨
Les mots semblèrent rester suspendus dans l'air.
Là
où aurait dû reposer le corps d'Yvan se trouvait une simple enveloppe bleue. Suzanne la prit d'une main incertaine et l'ouvrit:
¨Où est passée ta belle assurance, chérie?¨
Au même moment, la porte derrière elle se ferma brusquement. Les
yeux pleins de surprise, elle se retourna, puis essaya, à corps et à cris, de sortir de sa prison. Elle se sentit observée
par le judas, ce qui ne fit que décupler sa fureur et son sentiment d'impuissance.
A bout de souffle, après de
longues minutes de vains efforts, elle se laissa glisser contre le mur. La température de la petite pièce commençait sérieusement
à l'incommoder; déjà le froid l'obligeait à serrer contre elle ses bras piqués de chair de poule. Mille questions se bousculaient
dans sa tête maintenant que le silence prenait toute la place.
Elle détestait le silence, l'avait toujours détesté;
déja toute enfant, elle avait constamment besoin de savoir qu'elle n'était pas seule dans la maison, surtout la nuit.
Suzanne
jeta un regard furtif à sa montre; presque huit heures, donc plus très loin de la tombée du jour...et Yvan connaissait sa
terreur.
La faim et le froid ayant eut raison d'elle, Suzanne ne vivait plus que quelques minutes à la fois, sombrant
maintenant de plus en plus souvent dans l'inconscience. Elle entendit bien ouvrir la porte mais ne pouvait plus ouvrir
les yeux tellement elle était affaiblie.
- ¨Qui...est là?...Répondez...moi.¨ réussit-elle à balbutier.
Elle
sentit qu'on déposait quelque chose de lourd non loin d'elle et l'odeur qui s'en dégagea ne laissa plus aucun doute dans son
esprit.
- ¨Non, je....vous en prie.¨
Pour toute réponse, elle n'entendit que la porte qu'on refermait hermétiquement.
***** L'absence de Suzanne n'inquiéta pas vraiment ses collègues avant une semaine. Il lui arrivait très fréquemment de
partir avec Yvan et de n'aviser que plusieurs jours plus tard. Ce matin, les bavardages allaient bon train. Chacun avait
sa petite idée et ne se faisait pas prier pour la donner.
Seule, Patricia, nouvellement engagée au poste de réceptionniste
n'émit aucun commentaire. Lorsque la plupart des employés eurent rejoint leur poste de travail, elle demeura encore quelques
minutes avec son chef de département.
-¨Je me demande si on ne devrait pas faire quelque chose. Elle ne s'est
jamais absentée aussi longtemps sans donner de ses nouvelles.¨ dit-il en passant près d'elle.
- ¨Je pense personnellement
qu'elle a dû aller rejoindre son mari. J'ai ouïe dire qu'il avait fait une très bonne affaire dernièrement...Une seconde lune
de miel peut-être...¨chuchota Patricia avant de quitter la pièce.
LE JOUEUR DE TEMPS
¨Y'a des joueurs de tours et y'a des joueurs de temps, Y'a des joueurs
de flûte et y'a moi le joueur de temps. Personne ne connaît mon nom, On m'appelle le joueur de temps; Je n'ai ni
patrie ni maison, Je ne suis que le joueur de temps.¨
Aimait à fredonner le joueur de temps.
Il fut appelé,
un soir de printemps, au chevet d'un grand malade dont l'espérance de vie ne se comptait plus qu'en heures.
- Que puis-je
pour toi, vieillard?
- Me donner encore un peu de temps.
- Pour quelle raison désires-tu plus de temps?
-
Je dois réparer une erreur avant de partir.
- Je ne puis te donner ce qui n'existe pas, par contre, je peux te permettre
d'effacer cette erreur. Je vais te demander de fermer les yeux et de revoir en pensée le film des événements qui ont conduit
à ta faute. Maintenant, au lieu de refaire les mêmes erreurs, fais ce que tu as à faire. Imagines, ressens fortement chacune
de tes actions, manifeste clairement ta volonté.
Le visage du vieillard se modifia au gré de ses émotions puis se figea
dans un demi-sourire; la mort avait fait son oeuvre.
Sa veuve retint le joueur de temps à sa sortie de la chambre.
-
Il n'a pas voulu que je sois là pendant votre entretien et maintenant le voilà parti sans que j'aie pu l'embrasser une dernière
fois.
- Je puis vous assurer, Madame, que vous n'avez jamais quitté sa pensée.
- Il a donc été question de moi!
-
Il n'a jamais prononcé votre nom.
- Alors comment pouvez-vous savoir?
- Je suis le joueur de temps, fit-il pour
toute réponse.
Un mois passa avant qu'il ne reçoive une demande de la veuve; il était invité à lui rendre visite dans
les plus brefs délais. Le joueur de temps, quant à lui, considéra qu'il avait tout son temps. Il lui fit savoir qu'il irait
la rencontrer mais seulement lorsqu'il jugerait le temps propice de le faire.
La veuve qualifia cette réponse d'irrecevable
et entreprit sans grand succès de le voir. Partout où le joueur de temps était réputé se trouver, elle s'y rendait et toujours
le temps jouait contre elle.
Un soir d'hiver particulièrement venteux, le joueur de temps frappa à sa porte. Elle lui
ouvrit, un instant étonnée de le voir ainsi sous son porche nullement incommodé par la température.
- Vous avez demandé
à me voir?
- Oui, il y a de ça quelque temps...
- Le temps n'est qu'une illusion, chère Madame.
Ce à
quoi elle ne répondit rien, le laissant simplement entrer. Puis, sans préambule, elle demanda:
- Qu'avez-vous fait
à mon mari, joueur de temps?
- Je n'ai rien fait d'autre que de l'assister dans ses derniers moments.
- Je ne
connais pas le sujet de votre entretien mais quelque chose s'est produit, quelque chose qui, jusqu'à maintenant, demeure inexplicable.
-
Si je peux vous être utile....
- Vous le pouvez. Que vous a demandé mon mari?
- Il lui fallait partir en paix
et pour ce faire, réparer une faute.
- Et de quelle faute...s'agit-il?
- Je ne lui ai pas posé la question.
-
Vous m'avez pourtant répondu que j'avais été dans ses pensées jusqu'à la fin.
- Vous êtes donc en mesure de tirer vos
propres conclusions, Madame.
- Mais quelle conclusion! Il a changé son testament, ne me laissant pour ainsi dire que
le droit d'habiter cette maison.
- Vous m'en voyez navré!
- Navré, ça vous pouvez l'être mais bon joueur vous
pourriez essayer de l'être aussi. J'aurais moi aussi besoin de vos services.
- Demandez toujours.
- J'aimerais
que vous m'aidiez à soustraire quelques années à mon âge...et à mon corps bien sûr. L'éternelle jeunesse, en d'autres termes.
-
Je pense pouvoir accéder à votre souhait, Madame. Chaque fois que vous vous regarderez dans un miroir, vous perdrez cinq ans
d'âge. Toutefois, je ne saurais trop vous recommander la plus grande prudence.
Sur ces mots, le joueur de temps sortit
sans rien ajouter.
La veuve, plus sceptique que convaincue, se dirigea derechef vers le grand miroir du salon. Elle
s'y mira une première fois, puis une deuxième. A la troisième tentative, elle se rappela la recommandation. Elle décrocha
le miroir et, après avoir apprécié les changements, le remisa. Elle alla ensuite de pièce en pièce enlever ou camoufler toute
glace dans laquelle elle pourrait être tentée de regarder.
Sa jeunesse retrouvée, elle fit de nombreuses rencontres
et se vit bientôt très entourée. Un jeune homme, plus hardi que les autres, lui demanda sa main au cours d'un pique-nique
qu'elle avait organisé afin de regrouper toues les finissants du collège local. Elle accepta sans trop se faire prier car
le garçon possédait non seulement une criante jeunesse mais aussi une brillante fortune.
Tandis que la fête battait
son plein, elle se laissa entraîner chez ses futurs beaux-parents. Il avait insisté pour lui faire visiter l'imposante demeure.
-
Tu n'as pas à t'inquiéter. Nous serons seuls. La maison est à nous pour la fin de semaine.
Enivrée par l'étalage de
tant de richesses, elle sut tout-de-même éviter tous les miroirs et cela, sans éveiller l'attention du jeune homme.
-
Maintenant, fermes les yeux. Je suis certain que cette pièce va t'enchanter.
Il ouvrit la porte, la poussa doucement
devant lui et lui permit enfin de regarder...la chambre aux miroirs.

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