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Quelques nouvelles qui j'espère vous apporteront un bon moment de lecture!

LIVRE DE PAROLE

Rita et Hélène partageaient un petit appartement meublé situé
rue des Lilas, à quelques pas seulement de leur travail. Elles se
connaissaient depuis l'enfance et avaient en commun un goût pour la mode. C'était d'ailleurs Rita qui, s'étant déniché la première un emploi de dessinatrice dans une maison de haute couture, y avait entraîné son amie trois mois plus tard.

Tout le monde s'accordait à dire qu'elles formaient un duo hors pair; leurs créations étaient toujours empreintes d'originalité et les femmes des riches notables de la ville s'arrachaient leurs nouveautés chaque saison. Pourtant
Hélène n'était pas heureuse.

Il faut dire qu'elle vouait une admiration sans borne pour Coco Chanel et que ses nombreuses recherches pour la connaître davantage ne comblaient jamais tout-à-fait. Elle possédait sa biographie complète, des photos en abondance et s'était même payé un ou deux costumes portant sa griffe; aux dires de Rita, sa faim était insatiable.

Un jour que, flânant devant les vitrines en rentrant chez elle,
Hélène décida brusquement d'entrer chez un brocanteur, poussée beaucoup plus par la curiosité que par le besoin. Rita, qui était sortie peu de temps après elle, s'était essoufflée à la rattraper et venait de déboucher au coin de la rue lorsqu'elle vit la jeune femme pousser la porte du petit commerce. C'est donc en coup de vent qu'elle y entra manquant de peu un vieux monsieur sur le point de sortir. Après les
excuses d'usage, elle chercha des yeux Hélène qu'elle trouva en grande conversation avec le commis.

Dans le local, qui aurait pu paraître grand n'eut été
l'amoncellement d'objets hétéroclites débordant des étagères et des meubles, l'atmosphère stagnait.

Rita la sentait oppressante, comme si des milliers d'yeux la scrutaient, la dispersaient comme autant d'atomes sans vie.
Une vague odeur, qu'elle n'arrivait pas à identifier, flottait autour d'elle.

Tout en se rapprochant du comptoir, elle jeta un regard
indifférent aux  présentoirs. Hélène, qui ne s'était pas encore aperçue de sa présence, sursauta lorsqu'elle se retourna pour suivre le commis jusqu'à la vitrine.

- ¨Rita, viens que je te montre ma prochaine acquisition.¨

Au milieu d'un tas de petits objets de toilette, ressortait un très beau miroir, de forme oval, encadré de laiton antique.

- ¨Il lui aurait appartenu. Tu te rends compte de ma chance!¨
de dire Hélène totalement sous le charme.

Une fois l'achat complété, Hélène entraîna son amie vers
une immense bibliothèque déformée sous le poids des livres.

- ¨Le vendeur m'a dit que je pourrais peut-être trouver
de la lecture intéressante.¨

Ses blanches mains se promenèrent sur les reliures pour
s'arrêter finalement sur un bouquin de cuir brun habilement ciselé.

- ¨Vers le passé ou l'avenir de votre choix¨ y lut Hélène à mi-voix.

- ¨Voilà qui semble intéressant, pas vrai Rita?¨

L'interpelée haussa les épaules, ne souhaitant que quitter l'endroit au plus tôt.

De retour à l'appartement, Hélène s'empressa de déballer ses acquisitions tout en inonda son amie de commentaires.

- ¨Je ne pourrais pas te dire pourquoi, mais j'ai senti qu'en franchissant cette porte j'allais mettre la main sur un objet lui ayant appartenu.¨

Rita lui répondit par mono-syllabes tout en feuilletant le bouquin. Ce faisant, il lui sembla qu'il subsistait un relent de l'odeur du petit magasin dans les pages et le contact du livre lui-même ne lui était pas particulièrement agréable. Comme elle était sur le point de le fermer, une phrase en petits caractères lui sauta aux yeux.

¨Pour qui utilisera cet ouvrage dans le dessein y décrit devra s'assurer qu'il ne quitte en aucune circonstance la pièce où se déroulera le rituel en question.¨

Le téléphone l'arracha à sa lecture. On la réclamait quelques heures de plus ce soir pour un travail de dernière minute.

Hélène, après son départ, délaissa ses achats afin de se préparer un petit goûter; tout en grignottant, elle commença la lecture du livre. Dès les premières pages, elle sentit son attention croître car elle en devinait déjà le secret; tout était là, noir sur blanc. Elle osait à peine y croire. Se pouvait-il qu'on lui donna cette chance inespérée de reculer dans le temps, qu'on lui permit de côtoyer son idole, de lui parler, de cheminer quelques instants avec elle?

Elle délaissa son bouquin le temps d'un bain et en reprit la lecture bien au chaud dans son lit. Bientôt son corps, ramolli dans ce douillet nid, l'obligea à fermer les yeux. Pour tromper le sommeil qui la gagnait inexorablement, Hélène passa en revue les notions déjà lues en y ajoutant les données de son cru. C'est endormie, en apparence, que Rita la trouva à son arrivée.

Dégageant ses mains, Rita prit le livre et le déposa sur sa table de chevet.

Au petit déjeuner, le lendemain, ce fut avec un enthousiasme débordant qu'Hélène raconta sa première expérience.

- ¨Je n'y crois pas encore tellement ce qui m'est arrivée est fantastique. Rita, ce livre est une merveille. J'ai bien suivi les instructions et me suis retrouvée au beau milieu de l'un de ses plus fabuleux défilés de mode. Elle était là et j'ai pu l'approcher...ce fut la plus belle expérience de ma vie.¨

- ¨Allons Hélène, reprends ton souffle. Tu as rêvé et voilà que tu prends ton rêve pour des réalités. Tu te fais du mal.¨ lui dit Rita tiraillée entre l'envie de partager sa joie et celle de la ramener à la raison.

- ¨Mais je t'assure que c'était vrai. Essaies toi-même ce soir; je t'aiderai si tu veux.¨

- ¨Je te remercie mais très peu pour moi. J'espère au moins que tu as lu le livre en entier avant de t'aventurer dans cette galère. Te connaissant, il t'arrive de te laisser emporter par ton enthousiasme et d'oublier la plus élémentaire des prudences.¨

- ¨Tu veux parler de l'avertissement? Mais qui pourrait vouloir m'en séparer? Nous ne sommes que deux à connaître cette merveille.¨

Rita ne sut que répondre mais frissonna à l'idée qu'elle aurait pu vouloir lire le livre hier soir et l'emporter dans sa chambre.

- ¨Je voudrais que tu me promettes de ne plus tenter pareille expérience sans ma présence à tes côtés. Tu promets?¨

- ¨Bon, si ça peut te sécuriser, oui.¨ de répondre Hélène qui ne comprenait pas du tout l'attitude de sa compagne.

Arriva le samedi, journée  privilégiée pour le magasinage. Ce matin-là, Hélène déclina l'invitation prétextant se sentir légèrement  nauséeuse et vouloir s'accorder une journée de repos.

- ¨Je ne serai pas longue. Tâche de ne pas faire de bêtise pendant mon absence.¨

- ¨Ne t'inquiète pas. Je serai sage comme une image.¨ de la rassurer Hélène en remontant le drap sous son menton.

Dès que la porte fut refermée, Hélène laissa échapper un soupir de soulagement.

-¨Enfin seule. Pauvre Rita! Elle se laisse toujours dominer par ses peurs. Qui pourrait venir troubler mon sommeil, je me le demande.¨

Elle étira le bras pour attraper le livre et le placer sous ses couvertures, étant assurée que là on ne pourrait pas le lui retirer. Elle ferma les yeux et reprit le rituel qu'elle connaissait bien. Elle sentit bientôt son corps devenir léger et basculer dans un grand tourbillon.

                             *******************

Une rencontre fortuite avec une amie avait prolongé la sortie de Rita plus qu'elle ne l'avait souhaité. Elles étaient attablées au restaurant lorsque lui parvinrent des éclats de voix.

- ¨Il y a le feu là-bas.¨

Rita et son amie ne réagirent pas tout-de-suite, toutes à leur plaisir de se retrouver. Toutefois, les commentaires se firent plus forts et les deux jeunes femmes se levèrent elles aussi pour s'approcher de la vitrine. Un grand nuage de fumée entachait le ciel de son voile opaque.

- ¨Regardes moi ces flammes. Un vrai feu d'enfer.¨

C'est alors qu'un client laissa échapper qu'un violent incendie faisait rage rue des Lilas.

La gorge nouée, Rita, sans un mot pour son amie, se précipita sur le trottoir. Les gens la regardaient sans comprendre tandis qu'elle se frayait un chemin tant bien que mal parmi la foule de badeaux qui se rassemblait. Elle avait l'impression d'avancer au ralenti, sentant ses pieds comme deux boulets à traîner. Une fois son appartement en vue, elle tenta, à grands coups d'épaule, de se presser vers l'entrée mais peine perdue; un cordon de policiers lui en interdisait toute possibilité.

- ¨Laissez-moi passer. Mon amie est là-haut. Je vous en prie...¨ mais un sanglot l'étranglait déjà et on dut la soutenir lorsqu'elle s'affaissa, brisée par l'émotion.

Rita ne s'aperçut même pas de son transport en ambulance et c'est surprise qu'elle reprit ses esprits dans une chambre toute blanche, inconnue d'elle. Une infirmière était à prendre son pouls et lui sourit lorsqu'elle tourna la tête.

- ¨Hélène, où est Hélène?¨

- ¨Vous l'avez appelée plusieurs fois depuis que je suis dans la chambre. Désirez-vous qu'on la prévienne?¨ lui demanda l'infirmière compatissante.

- ¨Est-elle à l'hôpital? Est-elle blessée? Je veux savoir.¨

- ¨Personne d'autre que vous n'est arrivée aujourd'hui. Ne vous agitez pas comme ça, je vais aller m'informer.¨

Rita ne voulut pas se faire d'illusion; lorsque l'infirmière revint confirmer ses dires, elle sentit au fond d'elle que ses chances de revoir son amie  étaient nulles.

                       *********************

Un mois après le sinistre, Hélène était toujours porté manquante et l'histoire maintes fois racontée par Rita aux policiers pour expliquer cette disparition ne donna aucun résultat. Tout le monde se montrait gentil pour elle mais on ne semblait pas ajouter foi à ses déclarations, les mettant sur le compte du choc occasionné par la perte subite de sa meilleure amie. On admettait la cause de l'incendie, aussi violent qu'incompréhensible, mais qu'il y ait eu une personne à l'intérieur des lieux était hors de question.

                      *********************

Lors d'une de ses rares sorties dans ce secteur de la ville, Rita se retrouva par hasard devant le magasin de brocante. Elle poussa la porte, un peu comme une somnambule, ne sachant trop ce qu'elle venait faire en ces lieux. Rien ne lui sembla avoir changé depuis sa première visite; le commis portait encore ce chemisier d'un bleu passé et la même odeur  imprégnait l'air ambiant d'effluves déplaisantes.

Ses pas la menèrent finalement près de la bibliothèque trop garnie. Le fouillis de l'étagère n'empêcha pas ses yeux de tomber sur la reliure brunâtre d'un bouquin.

Le livre attendait patiemment sa prochaine victime.
                             





RÊVE OU RÉALITÉ

Une trame bien fragile relie le rêve et la réalité laquelle, peut
à la suite de quelque influence avide de sensations, se rompre
et laisser ainsi une porte ouverte à qui s'égare dans son tourbillon.

Je crains m'être retrouvé en pareille situation et, tout bien pesé...mais revenons au point de départ. J'exerce le métier d'archéologue depuis bientôt sept ans et, sans me vanter, j'ai mis à jour des trésors inestimables. Mes hommes et moi avons souvent frôlé la mort et connu des situations qui en auraient décalculé plusieurs et ébranlé à coup sûr leurs convictions les plus profondes. Nous n'en sommes pas à nos premières armes avec le désert et connaissons ses sautes d'humeur. Jusqu'à maintenant, j'avoue m'en être bien tiré car j'ai toujours pris au sérieux les malédictions reliées aux sépultures.

Pourtant, depuis quelques jours, il me semble m'être laissé
envahir par quelque chose de difficilement explicable en ce sens qu'à part une légère déformation de mon acuité visuelle tout se déroule normalement. Ce qui me trouble le plus, par contre, c'est que j'ai l'horrible sentiment...

La journée avait débuté tôt et je ne pus compter que sur deux
hommes pour m'aider dans la fouille que nous avions entreprise. Était-ce dû à la fatigue ou au soleil qui nous tapait dessus sans répit, je ne saurais dire, mais nos travaux s'en ressentirent au point où en fin de journée nous ne fûmes guère plus avancés que la veille. En effet, nous n'eûmes que le temps de libérer le passage menant à la chambre mortuaire, du moins était-ce ce que je souhaitais jusqu'à ce que je me retrouve devant...rien.

Cette situation s'était déjà produite dans le passé et s'accom-
pagnait toujours d'un état d'insatisfaction générale. Comme
nous allions ressortir, je remarquai une curieuse pierre rouge
sertie dans un des murs. Du bout de mon couteau je réussis à
l'extirper et la glissai dans ma poche afin de l'examiner plus
en détail à la lumière de ma lampe.

Nous soupâmes en silence, puis chacun regagna ses quartiers.
Pour ma part, je m'étais allongé et réfléchissait aux événe-
ments de la journée. La pierre, que j'avais déposée sur la table,
projetait par intermittence une faible lueur sous l'effet du
scintillement de la lampe.

Je sursautai tout-à-coup et m'aperçus que je m'étais assoupi.
Je demeurai couché le temps que ma vision daigne se stabili-
ser puis m'approchai de la table. Le cailloux était à sa place
mais il me sembla avoir perdu tout éclat. C'est alors que cet
étrange comportement se produisit. Mes yeux firent le tour
de la tente, s'arrêtant et détaillant chaque objet; je n'avais
aucun contrôle sur eux si bien que je les couvris de mes mains
et attendis. Au bout de quelques minutes, tout redevint nor-
mal et je pus rejoindre les hommes pour discuter des travaux
du lendemain.

Il était aux environs de minuit lorsque je regagnai ma tente
et me couchai. Je sombrai bientôt dans un profond sommeil.

Je m'éveillai à l'aube, un peu courbaturé mais de toute évidence prêt à entreprendre une nouvelle journée de travail. Les hommes finissaient de déjeuner tandis que l'un d'eux don-
nait l'horaire de la matinée. Un autre passage devait nécessai-
rement se trouver dans le périmètre dégagé la veille et une section fut attribuée à chacun. Je tirai le bon numéro car
je heurtai assez rapidement un mur. Avec l'aide des autres hommes, je pus mettre finalement à jour la porte qui n'offrit alors que peu de résistance. Contre tout espoir, le tombeau qui s'y trouvait n'appartenait pas à une famille royale mais contenant tout-de-même quelques belles pièces et poteries. Le sarcophage étaitsimple, c'est-à-dire qu'il ne présentait que très peu d'hiéroglyphes à l'extérieur.

Je jetai un rapide coup d'oeil sur les graffitis qui ne me révé-
lèrent que fort peu de choses. Une malédiction était ratta-
chée à une pierre de sang et avait un rapport avec le temps.
La momie elle-même était assez richement parée et entou-
rée. Un détail pourtant me frappa; il manquait la pierre cen-
trale du collier qu'elle portait au cou.

D'instinct, je sortis le caillou de ma poche; il était toujours
aussi terne mais dès que je le plaçai dans la cavité du collier
il s'y inséra parfaitement bien et s'anima d'une vie nouvelle.

Je m'éveillai lentement, quelque peu surpris de me retrouver
dans mon lit. Mon rêve avait été à ce point réel que j'étais
encore sous l'impression d'être dans la chambre mortuaire.
La voix de mes hommes m'apprit qu'ils étaient à terminer leur
repas et prêts à partir pour le chantier.

Je sortis du lit mais restai figé sur place lorsque je me rendis
compte que j'étais déjà habillé et que mes bottes étaient
recouvertes de grains de sable. Pris d'un doute, je fouillai mes
poches. La pierre ne s'y trouvait plus.

En fait, ma journée se déroula exactement comme je l'avais
rêvée, ou devrais-je dire vécue; le sarcophage, la momie...à
un détail près cependant. Le collier était complet. La pierre
rouge brillait d'un éclat sans pareil, comme parcourue de pul-
sations propres. Mes hommes s'affairaient à transporter ce qui pouvait présenter un quelconque intérêt et je me retrouvai seul à un certain moment avec la momie. Je tendis la main et du bout des doigts je touchai la pierre. Une décharge électrique courut le long de mon bras et gagna mon cerveau. Je ne pouvais lâcher le joyau car je n'en avais plus la possibilité. Je sentis mon corps s'engourdir puis perdis tout sens de la réalité.

Je reprends mes esprits dans mon lit, comme si je ne l'avais jamais quitté. A l'extérieur, le même manège recommence et n'a plus cessé de recommencer depuis: mes hommes sont prêts à commencer les fouilles, quelqu'un leur donne l'horaire du jour et je suis attendu pour diriger les travaux...




LE TRÉSOR DU SORCIER

Le vieux raffiot se tenait immobile sur une mer d'huile, son unique voile dans un piètre état.

A l'aide de mes jumelles,  j'essayai de voir s'il se trouvait quelqu'un à bord; aucun signe de vie n'était visible sur le pont.

Nous naviguions à faible vitesse afin de réparer le mât de charge que la dernière tempête avait malmené mais aussi parce que nous avions un peu d'avance sur notre horaire. J'appelai le capitaine et pointai du doigt le navire.

- ¨A première vue, il a l'air abandonné et depuis belle lurette.
Que je sois pendu si j'ai jamais vu tel bateau. Vous voyez son nom?¨

- ¨Non, capitaine. Je vais donner l'ordre de le contourner.¨

Il s'agissait du San Gregor et personne à bord n'avait souvenir d'un tel nom. Je demandai la permission d'aller y faire une petite inspection, ce qui me fut accordé. Une chaloupe fut descendue et j'y pris place accompagné par deux autres matelots.

Il n'y avait aucun moyen de monter à bord aussi je dus lancer un câble pour y grimper. A peine mon pied toucha-t-il le pont qu'il s'y enfonça et j'eus tout juste le temps de saisir la rambade. Je passai la consigne d'user de prudence car la mousse qui recouvrait le bois pouvait cacher d'autres pièges.

Ce qui m'intéressait avant tout était de descendre aux cabines
et de mettre la main sur un possible journal de bord. Je chargeai donc les matelots de faire leurs recherches sur le pont tandis que je descendis dans la cale. Une forte odeur de moisissure flottait et je remarquai que l'eau suintait sous mes pieds. D'après ce que j'étais en mesure de juger, le bateau avait dû être quitté précipitamment; des bottes et des vêtements traînaient un peu partout au travers d'ustensiles et de meubles renversés.

J'ouvris à tout hasard une porte de cabine. Celle-ci présentait les mêmes signes de désertion. Je remarquai un tas de vêtements pourrissant dans un coin ainsi qu'un objet métallique qui s'avéra être un poignard dont le manche était finement sculpté d'une curieuse tête d'aigle. Sur la lame, il y avait une inscription gravée de ce qui semblait être du vieil anglais. Je ne pus en déchiffrer que les mots trésor et mort. Je glissai l'arme dans ma ceinture et continuai ma visite. Des bruits de pas se firent bientôt entendre; les matelots en avaient fini avec le pont et venaient me faire rapport.

Ils n'avaient rien trouvé hormis des vêtements à l'arrière du vaisseau. Je leur demandai de m'aider à terminer l'inspection de la cale et de me rapporter toute anomalie. Je me dirigeai vers le bureau, près de la couchette. Des objets personnels et des photos occupaient le premier tiroir; dans le second, je trouvai enfin ce que je cherchais: le livre de bord. Je l'ouvris et allai aux dernières écritures afin de me donner une idée de ce qui avait pu se pas-
ser les deniers jours.

3 août
La mer est plus calme aujourd'hui et nous pourrons reprendre
nos recherches dès que l'équipement sera réparé. Nous avons
repéré l'emplacement du coffre et devrions être en mesure de
le remonter. Nous sommes tous très excités et si nos sources
d'informations sont exactes, il y en aura pour tout le monde.
Je dois quand même demeurer vigilant et garder Raymond à
l'oeil. Il a une lueur mauvaise dans les yeux lorsqu'il est ques-
tion de partage; je dois me tenir prêt à tout éventualité. On
dit que le coffre aurait appartenu à un grand sorcier, qui, se
voyant en danger, se serait enfui de son village en emportant
des richesses fabuleuses.

4 août
Le coffre a été remonté hier tard dans la soirée. Nous avons
tous éprouvé quelque difficulté à l'extraire dû à son poids
considérable. La fatigue de la journée ainsi que les serrures
rouillées nous ont empêchés de mettre à jour son contenu.
Nous devrons donc attendre demain malgré l'impatience bien
visible de certains.

5 août
Nous avons réussi à dégager les serrures ce matin. Le coffre
contenait, comme prévu, son lot de pièces d'or, de bijoux et
de pierreries. Il y avait aussi des fioles que nous avons jetées
étant donné que nous n'avions aucune idée de leur contenu.
Raymond s'est emparé de l'unique poignard qu'on y a trouvé.
Je dois avouer que le partage s'est bien déroulé malgré quel-
ques discussions. Par contre, l'attitude de Raymond me déplaît
beaucoup. Le poignard ne le quitte pas et son humeur est pire
qu'à l'ordinaire. Son comportement s'est détérioré en quelques
heures à peine. J'avoue qu'il me fait peur et je me demande si
nous rejoindrons la terre avant que cela ne tourne au vinaigre.

Le journal se terminait sur ces mots peu réconfortants. Quelque chose me disait que je n'avais pas à chercher plus loin. Ma main se posa instinctivement sur le couteau qui pesait à ma ceinture et j'eus soudain la certitude qu'il avait joué un rôle capital dans toute cette histoire.

Les deux matelots revinrent dans la cabine et, à voir leur mine
réjouie, je compris qu'ils avaient mis la main sur le coffre.

- ¨Y'a un coffre dans la cabine voisine; un véritable trésor.¨

Je me précipitai derrière eux. Le coffre émergeait d'une bâche
à moitié déchirée. Aidé des deux hommes, nous soulevâmes le
lourd couvercle. Le contenu était entier. Je levai les yeux et
les regardai; la convoitise se lisait clairement sur leurs traits.

Je me sentis tout-à-coup pris de vertige et une sensation de
lourdeur m'envahit. Un étrange picotement couru sur mes bras et anima mes doigts de mouvements incontrôlés. Quelque chose s'insinuait en moi et n'essayait même pas de cacher ses intentions. Je pouvais la saisir aussi sûrement que si elle m'avait parlé.

Je criai aux hommes de s'éloigner du coffre et de remonter sur le pont. Ils me regardèrent, d'abord surpris, puis voyant ma main se saisir du couteau, déguerpirent aussi vite que leur permettaient leurs deux jambes.

Je dus faire un effort considérable pour ne pas les poursuivre;
ma main était levée, prête à frapper. C'était comme si la
moitié de mon cerveau combattait l'autre. Je me concentrai sur ma main. Je l'abaissai lentement et dans un dernier effort de volonté plantai le couteau au beau milieu du coffre. Un éclair violacé m'obligea à fermer les yeux mais je ne lâchai pas pour autant l'arme.

Le couteau avait fait une erreur en se dévoilant aussi complè-
tement sans s'être d'abord assuré de ma parfaite soumission
et je savais de quelle façon le neutraliser. Il avait le pouvoir
de désintégrer tout ce qu'il touchait du moment qu'il était
animé d'une haine sans borne et j'avais bien failli succomber
à cette impulsion.

Lorsque je parvins à ouvrir les yeux, il n'y avait plus trace
ni du coffre ni du couteau et j'avais retrouvé mon plein contrôle.
J'allais remonter lorsque je me retrouvai face à face avec les
matelots; ils n'avaient rien perdu de la scène et leurs yeux
étonnés me détaillaient comme si j'étais un fantôme. Je leur
ordonnai de retourner à la chaloupe, ce qu'ils firent sans un
mot.

A mi-chemin de notre bateau, je leur expliquai qu'il valait
mieux ne rien raconter de ce qu'ils avaient vu, qu'il était plus
prudent de dire qu'il n'y avait là qu'une vieille épave car, tout
compte fait...c'était tout ce qu'il restait à en dire.
 



L'HORS LOGE DANS L'HORLOGE

La maison se repose. L'obscurité la baigne et sa tranquilité
est bercée par le doux tic tac de l'horloge.

Les humains, qu'elle abritait encore hier, l'ont quittée pour quelques semaines. La maison ne s'en plaint pas; ses murs vont enfin détendre leurs oreilles de l'incessant babillage des occupants. Elle les aime bien pourtant; ils sont de loin les
plus intéressants locataires qu'elle ait eus depuis longtemps. Car elle en a connu des familles. Certaines l'avaient
d'ailleurs lais-
sée en pitoyable état, marqué sa chair, mutilé ses ouvertures
et saccagé son terrain. Toutes n'avaient été que de passage, et parfois elle y avait veillé, jusqu'au jour où elle fut mise en vente.

Elle se rappelle les nombreuses visites qui avaient précédé son achat. Elle ne s'était guère préoccupée du va-et-vient presque continuel, n'accordant que peu d'attention à ces badauds
souvent possés par la curiosité plutôt que par l'intérêt. Jusqu'au jour où vinrent les Nadeau.
 
Elle remarqua tout-de-suite le coup d'oeil intéressé de l'homme; il l'avait détaillée, évalué sa solidité et il lui avait semblé que chaque membre de la famille y avait trouvé son petit bonheur, qui par la grandeur des pièces, qui pour son vaste terrain boisé et qui pour l'ameublement qui la garnissait encore.

La femme, en particulier, resta un moment à admirer l'horloge logée contre un des murs du salon.

-¨Elle est très belle. Vous êtes certain qu'elle est comprise
dans la vente? Pour ma part, je ne m'en serais séparée pour rien au monde.¨

- ¨Elle l'est. L'ancien propriétaire n'avait pas de famille. C'était en quelque sorte un vieil ermite, un peu bizarre,
mais qui au fond ne dérangeait personne. Lorsqu'il est parti,
la maison a été mise en location jusqu'à ce que nous recevions le mandat de la vendre.¨

- ¨Il semble bien qu'on en ait pris grand soin.¨ dit-elle en passant la main sur le bois bien ciré.

La maison avait souri à cette réflexion.

- ¨Effectivement. Les gens, en général, ont respecté la clause incluse au contrat de location.¨

L'horloge profita d'un moment de silence pour sonner la demie, ce qui fit sursauter la dame, et fit entendre son petit message:

- Je suis un hors-la-loi
  Et je vis hors du temps
  Qui s'empare de mon or
   Ne verra pas demain
   Mais qui prend bien soin
   Du vilain sera loin.

- ¨Ne soyez pas effrayée. Je vous avais avertie que son propriétaire était un peu bizarre. Il a réussi je crois à modifier le mécanisme et de temps à autre ça se déclenche. Personnellement, je trouve ça très original.¨

- ¨Je ne vous le fais pas dire. Y aurait-il, selon vous, d'autres surprises du même genre dans la maison?¨

- ¨Non, je ne crois pas.¨

Le contrat fut signé la semaine suivante et les Nadeau emménagèrent en juillet. La vie avait donc repris son cours
et elle s'était sentie bien. L'homme l'avait sans tarder repeinte en neuf et du coup elle s'était senti rajeunie. Elle pouvait maintenant se dresser bien droite, fière, bombant de la
lucarne et étirant ses galeries sans remord. La femme l'avait décorée avec goût, à l'intérieur comme à l'extérieur, suspendant ça et là de jolies jardinières mais surtout la libérant des lierres mourrants qui la griffaient au moindre souffle du vent.

Mêmes les enfants y trouvèrent leur compte car elle leur
offrit maintes cachettes pour donner libre cours à leurs jeux. Et de l'imagination, ils en avaient à revendre ces petits
curieux qu'elle se permettait parfois d'effrayer en faisant craquer ses parquets aux moments les plus inattendus.

Une sirène au loin la ramène au présent. Est-ce une ambulance ou une voiture de police? Elle ne saurait dire.
Il est tellement rare de les voir dans son rang. Il y a bien eu
un incendie, une fois, dans la maison voisine; en pleine nuit, elle avait été réveillée par des sirènes de ce genre.
Les flammes avaient éclaré la nuit pendant plusieurs heures
et le calme n'était revenu qu'aux premières lueurs de l'aube.
Il n'était resté de sa vieille compagne qu'un tas fumant de
bois noirci. Il s'agissait, de ce qu'elle avait pu en apprendre, d'un incendie criminel. Trois étrangers avaient été aperçus flânant dans les environs. Heureusement, la maison était inoccupée car la violence de l'incendie n'aurait épargné personne, se rappelait-elle, frissonnant encore à ce souvenir.

Une deuxième fois la sirène vient interrompre ses réflexions. Du plus loin qu'elle peut voir, il n'y a pas trace de fumée. Plusieurs minutes s'écoulent dans le silence.

Tout-à-coup, elle entend le ronflement d'un moteur en même temps qu'elle observe un nuage de poussière s'élever au bout du rang. Encore un de ces chauffards qui s'amuse à faire voler le gravier du chemin se dit-elle en ne perdant pas de
vue le bolide qui vient de paraître au bout de la rue. Il s'agit d'une de ces voitures sport toute cabossée et privée de son
pot d'échappement. La voiture ralentit brusquement, s'engage dans son entrée et va se stationner derrière. Le moteur à
peine coupé, trois hommes en sortent et courent vers elle.
Elle est certaine de ne pas les connaître et doute qu'ils soient des relations de ses locataires. Ses craintes sont foncdées lorsqu'elle voit voler en éclats la fenêtre de la chambre des maîtres.
Ils pénètrent rapidement dans la pièce et vont se coller
contre le mur, le souffle court, semblant attentifs aux bruits extérieurs.

- ¨T'es sûr qu'il n'y a personne?¨ chuchota l'un d'eux.
- ¨Sûr. La vieille n'arrête pas de me casser les oreilles avec
ça. Ils sont partis en voyage dans le New Hampshire. Tu
me parles d'un trou perdu.¨ lança le rouquin en reniflant.
- ¨Et si on allait voir s'il y a de la bière au frigo?¨
- ¨Tes bien pressé. Il faut faire gaffe et se garder les esprits clairs.¨
- ¨Rien qu'une Reggie. On a encore réussi à les semer ces connards. Faut arroser ça.¨
- ¨Ouais, à nous les beaux billets. Allez, on va se payer un
petit rafraîchissement aux frais des proprios.¨

La maison n'a rien perdu de la conversation et sent qu'elle n'en a pas terminé avec eux.

- ¨Pas mal. Je pense que je vais les débarrasser d'une ou
deux petites choses avant de partir.¨ s'exclame en riant le rouquin.
- ¨Tu l'as dit frérot¨ et ayant trouvé ce qu'il cherchait, lance une cannette à son frère.

Occupé à fouiller dans le garde-manger, le rouquin la
reçoit sur l'épaule. La cannette s'écrase sur le sol et déverse son contenu sur le linoléum.

- ¨Tu peux pas faire attention espèce d'abruti. Tu viens de gaspiller une broue.¨
- ¨Te billes pas.  Attrapes celle-là.¨

Pendant un moment, ils boivent en silence. La maison n'apprécie pas du tout leur présence et en profite pour faire entendre quelques craquements bien placés.

- ¨Tu entends?¨
- ¨T'es bien nerveux Frank. Ce n'est que les bruits d'une
vieille maison. Si ça peut te relaxer, vas donc faire un tour.¨
- ¨Suis-le Marco. J'aime pas qu'il circule tout seul.¨ fit
Reggie au troisième lascar.
- ¨Ok. Et après, qu'est-ce qu'on fait?¨
- ¨Tu fais ce que je te dis. On verra pour après.¨ dit le
rouquin.

Il balança ses pieds sur la table et de la main envoya
valser la soupière qui la garnissait par terre.

La maison surveille de près les deux hommes qui la fouillent et prend un malin plaisir à les effrayer. Il y a longtemps qu'elle a délaissé ces petits jeux.

- ¨Reggie, Reggie. On est enfermé. Viens vite ouvrir.¨

Le rouquin ouvre un oeil. Ce qu'il peut être casse-pied
des fois, se dit-il.

- ¨Qu'est-ce qui se passe ici. Pourquoi tu t'es enfermé?¨
- ¨Sors-moi de là. Tu sais que j'aime pas être enfermé.¨

Reggie sent venir la panique chez son frère et d'un coup d'épaule enfonce la porte.

- ¨V'là le travail. Fallait juste y penser, petit frère.¨

Tandis qu'ils redescendent bruyamment à la cuisine,
l'horloge fait entendre son carillon suivi de son petit
message.

- ¨Mais qu'est-ce que c'est que ça?¨

Frank regarde l'horloge, surpris.

_ ¨Hé les gars. C'est sorti de ce machin-là.¨

Reggie s'approche et balance un coup de pied dans l'horloge.

_ ¨J'en avais entendu de bonnes sur la cabane mais si je m'attendais à ça.¨

Il n'avait pas sitôt prononcé ces paroles que l'horloge reprit son avertissement.

_ ¨Bon, la ferme. J'en ai assez entendu. Venez vous autres,
 on a autre chose à faire que de rester planté là.¨

- ¨Ouais et quand on en aura fini, on fera un beau feu de
joie, pas vrai Reggie?¨

- ¨Comme au bon vieux temps avec la bicoque voisine. Y
paraît qu'ils étaient même pas assurés. En tout cas, ça
nous a débarrassé de ce morveux de Charlie.¨

- ¨Tu parles. Il commençait à me les casser à toujours
vouloir nous suivre. Il aurait même pas été capable de voler une sucette à sa petite soeur.¨ de commenter Marco d'un
air moqueur.

Chacun y va de sa plaisanterie mais au beau milieu de ce vacarme l'horloge se décide à y aller d'une série de sonneries comme si tout d'un coup elle s'était complètement détraquée.

Reggie s'élance mais s'arrête à mi-chemin. Les aiguilles
de l'horloge vont dans tous les sens et le balancier cogne rageusement contre les parois de bois, une véritable cacophonie de sons qui finit par irriter les trois hommes.

- ¨Putain d'horloge. Je vais lui faire sa fête, moi.¨

La maison réagit aussitôt à cette menace en fermant, avec fracas, toutes ses portes. Elle ondule du plancher et déplace ses meubles de façon à encercler étroitement les trois malfaiteurs.

La réaction est immédiate.

- ¨Vite il faut sortir d'ici.¨ rugit Reggie que la panique gagne. Frank s'accroche désespérément à son frère et finit par
le faire trébucher. Marco se débat avec les draperies venues s'échouer sur lui; il donne des coups au hasard et son poing frappe Frank qui tentait de se relever. Tous les trois se retrouvent au tapis et la maison, les voyant sans défense, 
fait basculer les meubles un à un sur eux.

De l'extérieur, on entend parfois un cri, parfois un
hurlement, mais le plus proche voisin est trop éloigné pour s'en préoccuper. La maison en est consciente et l'apprécie. Elle doit faire disparaître ces indésirables et tout remettre en ordre.

L'Hors l'exige; il est son maître et elle lui a toujours été
fidèle. C'est lui qui l'a construite, ce vieillard que tous qualifiaient d'étrange et qui finalement dû ¨partir¨ afin de
ne plus attirer l'attention sur lui. Trop de questions sans réponse s'étaient répandues au cours des années et l'Hors n'aimait pas les curieux; il appréciait la tranquilité, tout comme la maison.

Le silence reprend peu à peu sa place. A l'intérieur, rien
ne semble avoir bougé, rien qui permette de croire ou
laisser croire à une quelconque visite, sauf peut-être
quelques cannettes manquantes mais de cela, qui peut s'en soucier.

Le temps efface bien des choses, dit-on, et le temps, pour
la maison, est un allié hors du commun...des mortels.

VOIR LA MER ET MOURIR

Je me suis souvent demandé ce qu'on pouvait ressentir à l'approche des derniers moments de sa vie. Ridicule, me

direz-vous, de s'attarder sur un tel sujet; il existe tellement d'autres préoccupations que celle-là, surtout lorsqu'on n'a

que trente ans.

Sachez que je ne puis, en ce moment, me permettre aucun autre sujet de réflexion et qu'avec l'aide de ce magnétophone, je vais tenter de vous livrer la détresse qui est mienne depuis quelques heures. Je suis conscient que celui qui entendra
ce récit croira à un roman de science fiction et je ne serai plus là pour l'en dissuader.
Pourtant, je ne peux garder sous silence ce qui m'arrive;
c'est à la fois si épouvantable et si incroyable qu'en d'autres circonstances j'aurais très bien pu moi-même douter de son authenticité.

Nous nous étions permis, ma femme et moi, quelques heures de détente à la fin de nos vacances; curieux direz-vous d'attendre les derniers jours pour prendre un peu de repos. Catherine m'avait souvent exprimé le désir d'aller à la pêche et voilà que l'occasion m'était donné de profiter du chalet d'un confrère de travail et ce, pendant toute une fin de semaine. Nous étions plus qu'emballés à l'idée de se tremper dans la tranquilité d'un lac, de jouir des superbes couchers de soleil qui s'y donnent en spectacle, en fin de compte de fuir momentanément tous les bruits de la ville. Tout
concordait à nous assurer un séjour agréable; la météo annonçait un temps splendide, le chalet offrait les commodités désirées et les plus proches voisins avaient privilégié le soleil californien.

Nous sommes partis jeudi soir, de préférence à vendredi matin, afin de faire la grasse matinée le lendemain. Nous aurions ensuite tout notre temps pour déballer le matériel.

Le soleil était déjà bien haut lorsque nous daignâmes sortir
du lit, à demi conscients du lieu où nous nous trouvions tellement notre sommeil avait été profond. Seul le gazouillis des oiseaux trompait le silence qui nous environnait de toute part, un genre de silence auquel nous étions peu habitués et qui en devenait presque gênant.

Catherine avait mis la radio en marche et tandis qu'elle s'occupait du café, je sortis sur la terrasse. Mon intrusion effraya un jeune écureuil qui fila sans demander son reste. La température était chaude mais supportable. Je fis rapidement le tour de la propriété puis descendis le petit escalier qui menait au quai. Tel qu'entendu, la chaloupe était prête, bien amarrée et pourvue d'un petit moteur. L'eau était claire et quelques petits poissons argentés nageaient en rangs serrés à l'ombre de l'embarcation.

Je me souviens avoir fermé les yeux et respiré à pleins poumons cet air pur, exempt de poussière et d'odeurs. Un grand bien-être coula en moi et je me demandai ce qui avait bien pu me tenir si longtemps loin d'un tel havre de paix.

L'après-midi se passa comme prévu à mettre tout le matériel en place. Après un souper sans façon, et devant l'impatience bien légitime de ma femme, je transportai tout le grément dans la chaloupe. Il était peut-être un peu tôt à mon avis pour la pêche mais je dois avouer que l'expédition m'enchantait tout autant qu'à elle. Sur le point de mettre le moteur en mache, je remarquai l'absence de rames à bord et retournai au chalet
 les chercher.

Déjà le soleil décrivait de grandes arabesques roses et orangées
dans le ciel d'un bleu limpide. Je laissai le moteur ronronner et nous jetâmes nos lignes à l'eau. Aucune autre embarcation n'était en vue. Bientôt, notre patience fut récompensée par trois belles prises, lesquelles furent laissées dans le filet au fond du bateau.

Catherine s'amusait à identifier les constellations lorsqu'elle attira mon attention sur une lueur qui grossissait à vue d'oeil et qui se dirigeait vers la terre. Je lui mentionnai qu'il s'agissait sans doute d'une étoile filante mais je dus me rendre à l'évidence qu'il n'en était rien. La lueur se changea soudainement en une sorte de grosse boule de feu et prit une curieuse teinte bleutée à mesure qu'elle se rapprochait de l'horizon. J'avais déjà lu un article sur les météorites et y trouvai quelques similitudes sans toutefois pouvoir expliquer l'origine du son qui résonnait à nos oreilles, un son rappelant étrangement celui d'une locomotive lancée à pleine vapeur.

Le contact de la chose avec le sol fut spectaculaire en sons et
en couleurs. Bien qu'il se fut produit à plusieurs centaines de
pieds de nous, le silence qui suivait cette chute amplifia tous
les bruits ambiants qui d'ailleurs s'évanouirent presqu'aussitôt.
La montagne prit une vilaine teinte verdâtre tandis que ça et
là dansaient des sortes de feux follets vers la rive toute proche.
La plage finit par être éclairée comme en plein jour. Je sentais
frémis Catherine à mes côtés mais je ne pouvais détacher mes
yeux de cette scène par trop étrange.

Soudain, l'eau se mit à bouillonner au loin comme si sa température venait de monter en flèche. Je regardai les flots plus près de nous et je constatai avec un certain dégoût que leur couleur avait changé. L'eau n'était plus transparente mais d'un noir d'encre et je vis de nombreux poissons flotter ventre en l'air.
Ils donnaient tous l'impression d'avoir été brûlés à l'acide. Une forte odeur sulfureuse se répandit rapidement, nous faisant presque suffoquer.

Catherine poussa un petit cri étouffé et me désigna du doigt
le fond de la chaloupe. L'eau suintait de partout. Ce qui m'é-
tonna le plus fut de ne plus trouver trace des poissons qui pourtant reposaient à nos pieds.

Je remis de suite le moteur à sa pleine puissance mais il étouf-
fa. Je tentai vainement de le réactiver mais après des secondes
qui me parurent des heures devant l'urgence de regagner la
rive, je fus heureux de me saisir des rames et de nous éloigner
de cette vision de cauchemar.

Catherine montrait des signes évidents d'inquiétude et ne ces-
sait de regarder l'eau monter. Heureusement, elle avait chaussé des bottes, ce qui n'était pas le cas pour moi et je dus soulever les pieds que l'eau glaçait de plus en plus. Jamais trajet ne me parut plus long que ce soir-là. Mes bras me faisaient horriblement mal mais je ne voulais me permettre aucun répit. Par moment, nous avions l'étrange sensation que la chaloupe se soulevait, poussée par quelque lame de fond. Je pus enfin atteindre le quai et n'eut d'autres soucis que de mettre pied à terre avec ma femme, peu m'importait la chaloupe.

Nous ne pénétrâmes dans le chalet que le temps de prendre les
clés de l'automobile et nous nous y engouffrâmes totalement
transis de froid et de peur. Je sentais à peine mes pieds, sauf
de temps à autre une petite démangeaison entre les orteils.

Catherine sanglotait, roulée en boule contre la porte. Je tentai
de la rassurer puis jugeai qu'il valait mieux me taire et je pres-
sai plus fort l'accélérateur. Bientôt les lumières rassurantes de
la ville éclairèrent l'intérieur du véhicule.

Elle m'aida à retirer mes chaussures, du moins ce qu'il en res-
tait car la semelle avait entièrement disparue. Mes bas avaient
l'air aussi usés que ceux d'un clochard mais mes pieds ne pré-
sentaient que quelques rougeurs, à première vue bénignes. Je
les fis tremper et pus ainsi passer une nuit relativement calme
de même que Catherine qui sembla s'en tirer avec plus de peur
que de mal.

Ce n'est que ce soir que sont apparus les premiers symptômes.
Catherine ayant dû s'absenter pour se rendre au chevet de sa
mère malade, j'étais à regarder tranquillement le dernier bul-
letin de nouvelles lorsque je sentis à nouveau une démangeaison au pied droit. Je n'osai me gratter de peur de ne plus pouvoir m'arrêter par la suite. Ce fut suivi d'un engourdissement assez désagréable que j'éliminai, enfin je crus, en remettant mon pied sur le tabouret. Le film de fin de soirée s'annonçait lorsque je me rendis compte que je ne pouvais plus sentir le tapis sous mon pied.

Je me penchai pour retirer ma pantoufle mais...elle était de-
meurée à sa place, bien en vue sur le tabouret, sauf que mon
pied n'y était plus. Je vis avec horreur que la démangeaison gagnait ma cheville et que la peau, les muscles, les os eux-mêmes se dissolvaient sous mes yeux et ce, sans la moindre douleur.

La panique s'empara de moi bien avant que je ne découvris que mon pied gauche achevait de disparaître; je voyais le mal se répandre comme une traînée de poudre et je sus qu'avant l'aube il ne resterait plus rien de moi.

Je crois bien avoir cédé quelques minutes à la peur qui m'étouffait, pleurant et gémissant comme un enfant et ne voyant aucun moyen d'arrêter ce monstrueux processus. Cependant, devant l'inévitable, je rampai péniblement jusqu'à ce magnétophone.
J'aurais pu tenter de rejoindre Catherine mais je ne voulais pas qu'elle me voit dans cet état. Ma voix lui en apprendrait certainement plus que je ne pourrais jamais le faire.

Je ne sais pas si je serai en mesure de parler encore longtemps; déjà mes mains ont presque disparu et je n'ai plus de jambes.
La démangeaison a encore gagné du terrain et mon souffle se
fait de plus en plus court. Jusqu'à quand mon coeur tiendra-t-
il? Je suis maintenant en mesure de vous dire ce qu'on peut
ressentir à quelques minutes d'une mort certaine. Tout au plus
un grand vide...

Tout ce qu'on souhaite, c'est fermer les yeux et...de se laisser
respirer par cette lumière...là-bas...et toutes ces couleurs...
fantastiques...je sens de plus en plus...une grande paix m'en-
vahir...un peu semblable...à celle du lac...

                *********

- ¨Pierre, je t'en prie, réponds-moi. Je sais que tu es là. Pour-
quoi n'as-tu pas arrêté ton magnétophone? Pierre! J'ai si peur. Mes pieds...mes pieds...¨



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Merci de votre visite et à bientôt...