Et sur leurs bouches réunies
Le chèvrefeuille a fait son nid
Antoine de Bertin
PLAISIRS, AMOURS, QU'ETES-VOUS DEVENUS ?
Je vous revois, ombrage solitaire,
Lit de verdure impénétrable au jour,
De mes plaisirs discrets dépositaire,
Temple charmant où j'ai connu l'amour...
...C'est là qu'un soir j'osai prendre sa main,
Et le baiser d'un air timide et sage;
C'est là qu'un soir j'osai bien davantage:
Rapidement je fis battre son sein,
Et la rougeur colora son visage;
C'est là qu'un soir je la surpris au bain...
Ö voluptés! délices du bel âge,
Plaisirs, amours, qu'êtes-vous devenus?
Je crois errer sur des bords inconnus,
Et ne retrouve ici que votre image.
Dans ce bois sombre, en cyprès transformé,
Je n'entends plus qu'un triste et long murmure;
Ce vallon frais, par les monts renfermé,
N'offre à mes yeux qu'une aride verdure;
L'oiseau se tait; l'air est moins parfumé,
Et ce ruisseau roule une onde moins pure:
Tout est changé pour moi dans la nature;
Tout m'y déplaît: je ne suis plus aimé.
Marceline Desbordes-Valmore
N'ECRIS PAS. JE SUIS TRISTE, ET JE VOUDRAIS M'ETEINDRE...
N'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai
refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre.
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas!
N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne
demande qu'à Dieu...qu'à toi, si je t'aimais!
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris
pas!
N'écris pas. Je te crains; j'ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris
pas!
N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire:
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur;
Que je les vois brûler à travers ton sourire;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris
pas!
Alfred de Musset
FAIRE DE SON AMOUR UN JOUR AU LIEU D'UN SONGE
Se voir le plus possible et s'aimer seulement,
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous
ronge,
Vivre à deux et donner son coeur à tout moment;
Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge,
Faire de son amour un jour au lieu d'un songe,
Et dans cette clarté respirer librement, -
Ainsi respirait Laure et chantait son amant.
Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême,
C'est vous, la tête en fleur, qu'on croirait sans
souci.
C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi.
Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,
Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci:
Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime.
Théophile Gautier
DERNIER VOEU
Voilà longtemps que je vous aime:
L'aveu remonte à dix-huit ans!
Vous êtes rose, je suis blême;
J'ai les hivers, vous les printemps.
Des lilas blancs de cimetière
Près de mes tempes ont fleuri;
J'aurai bientôt la touffe entière
Pour ombrager mon front flétri.
Mon soleil pâli qui décline
Va disparaître à l'horizon,
Et sous la funèbre colline
Je vois ma dernière maison.
Oh! que de votre lèvre il tombe
Sur ma lèvre un tardif baiser,
Pour que je puisse dans ma tombe
Le coeur tranquille, reposer.
Charles Baudelaire
PARFUM EXOTIQUE
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone.
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
LA MORT DES AMANTS
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;
Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.